Pierre Jourde

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Question à peu près aussi difficile, et sans doute aussi insoluble, que qu’est-ce que la littérature ?



Pour savoir à quoi elle sert, encore faudrait-il savoir un peu mieux ce qu’elle est. Reste que cette vieille question est aujourd’hui d’une brûlante actualité : les propos du Président de la République sur La Princesse de Clèves, et plus généralement le contenu des réformes de l’université et des concours d’enseignement laissent entendre que cette vieillerie que l’on est convenu d’appeler littérature ne sert pas à grand-chose, sinon, au mieux, de décorum culturel, au pire, de moyen de distinction sociale. Soit elle est inutile et obsolète, non professionnalisante, soit elle sert l’injustice. C’est un élément de la culture bourgeoise. Ceux qui font profession d’écrire, d’enseigner la littérature, de se consacrer à la recherche littéraire en éprouvent parfois un sentiment de culpabilité. Sont-ils des survivances d’une époque disparue ? Des bibelots de luxe qu’une société en crise n’a plus les moyens de s’offrir ? Et après tout, que cherchent-ils ? A quoi servent tous ces vieux bouquins ? A ceux qui s’interrogent, souvent de bonne foi, sur leur utilité, il leur faut répondre, et répondre aussi clairement que possible à cette question complexe. J’aimerais proposer ici, en deux parties, une réflexion sur ce sujet. Je retranscris une conférence improvisée prononcée il y a quelques jours à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle, à l’invitation du professeur Tortonese, en grève, à la place de son cours ordinaire.  

Après tout, il est bien possible que la littérature ne serve à rien, en effet. Pour les partisans de l’art pour l’art, au XIXe siècle, il lui suffisait de se contenter d’être belle. La beauté se refusait à toute utilité. A propos d’utilité, Théophile Gautier écrivait ceci, dans la préface de Mademoiselle de Maupin :

Je sais qu'il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de l'âme. A ceux-là, je n'ai rien à leur dire. Ils méritent d'être économistes dans ce monde, et aussi dans l'autre. Y a-t-il quelque chose d'absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D'abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions.  […] Ensuite, l'utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c'est tout ce qu'il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot.  […] Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. - On supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu'aux roses, et je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux. A quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu'une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes. A quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l'inventeur de la moutarde blanche ? Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ;   […] L'endroit le plus utile d'une maison, ce sont les latrines.

Toute beauté est superflue a priori, celle de la littérature comme celle de la peinture, de la musique. La beauté de la nature est superflue. Il nous est très utile de transformer l’ensemble de la planète en un mélange d’usines, d’autoroutes, de champs de patates et de plantations de sapins calibrés. Mais comme un enfant privé de caresses meurt presque aussi sûrement qu’un enfant qu’on ne nourrit pas, une société sans art, une société qui se prive du beau risque de ne pas survivre bien longtemps. Les hommes se nourrissent de beauté. C’est en elle qu’ils trouvent le goût de vivre. La beauté d’un poème peut donner souffle à l’esprit qui étouffe.

Au-delà, la littérature a au moins fonction de témoignage. L’histoire reconstitue a posteriori la vie des hommes du passé. La littérature les met en scène, de manière vivante, avec leurs douleurs, leurs questions, leurs conflits. Elle est leur mémoire. La connaissance du passé et du présent, telle que la littérature la conserve, ne passe pas seulement pas le biais de l’intellect, mais aussi par celui de l’affect. C’est en cela qu’elle nous atteint plus profondément que la connaissance plus théorique, en cela qu’elle nous appartient et nous constitue. Le savoir littéraire ne nous demeure pas extérieur. Il atteint l’ensemble de notre espace mental et de notre individualité. Il nous engage.

Le texte littéraire montre, concrètement, le travail des représentations, la confrontation des idéaux et des réalités sociales. Germinal est infiniment plus important pour la mémoire ouvrière en France que n’importe quel ouvrage historique. Comme l’écrit Thomas Pavel dans La Pensée du roman, « le roman est le premier genre à s’interroger sur la genèse de l’individu et sur l’instauration de l’ordre commun. Il pose surtout, et avec une acuité inégalée, la question axiologique qui consiste à savoir si l’idéal moral fait partie de l’ordre du monde ».  

La littérature ne se contente pas de nous représenter, elle nous change. L’individu occidental tel qu’il est, tel qu’il se veut, tel qu’il règne en ce début du XXIe siècle est le produit d’un long travail littéraire, celui qui a été effectué par la Renaissance, le roman du XVIIIe siècle, l’oeuvre de Rousseau et le Romantisme. Ce moi auquel j’attache tant d’importance, cette liberté que j’entends exercer sont en grande partie des productions littéraires. Nos représentations nous façonnent. Est-il utile que quelque chose comme l’individu, avec ses droits et ses prérogatives, ait accédé à la conscience et à l’existence ? Pas nécessairement. Mais si nous ne renonçons pas facilement à notre moi, pourquoi nous semble-t-il si simple de renoncer à la littérature ?  

La littérature nous donne accès à l’autre. Dans la vie dite « réelle », il nous reste étranger. Comment, sinon par le roman ou l’autobiographie, pénétrer l’intimité d’un paysan du XIXe siècle, d’une jeune anglaise du XVIIIe siècle, d’un soldat russe, d’un cheminot américain, d’une reine de l’antiquité égyptienne, d’un noble romain, d’un samouraï, d’un esclave noir, d’un dictateur sud-américain, d’une domestique normande, d’un handicapé mental ? La littérature nous permet de voir par leurs yeux, de sentir avec eux, de multiplier nos vies et nos expériences, de relativiser ce que nous sommes et de nous ouvrir à l’empathie. Dans Du côté de chez Swann, Françoise, la cuisinière de la tante du narrateur,  est secondée par une fille de cuisine, une pauvre souillon qui tombe enceinte. La grossesse se passe mal, la pauvre fille est affligée d’affreuses douleurs. Françoise, indifférente, la rudoie, jusqu’à ce qu’elle tombe sur un ouvrage de médecine où sont décrites en détail ses souffrances. Et Françoise, qui n’avait pas pleuré sur la fille réelle, pleure sur les mots inscrits sur le papier. Il faut voir là une allégorie des pouvoirs de la littérature : L’autre nous est un obstacle à lui-même. Face à lui, nous demeurons tout armés. La littérature écarte cet obstacle. En elle, nous sommes déjà lui. Ainsi, de même que la littérature a permis l’assomption de l’individu, c’est elle qui l’empêche de s’enfermer dans sa solitude, dans sa classe, dans son lieu, dans son époque, dans sa culture. C’est par elle que communiquent la singularité et l’universalité. La transmettre, l’enseigner, c’est entretenir le lien essentiel qui permet aux sociétés de maintenir l’équilibre entre individualité et intersubjectivité.

Reste qu’il y a, dans la littérature, singulièrement depuis la fin du XVIIIe siècle, une fascination pour le mal et l’horreur, un refus du social, une fascination pour l’inhumain. A qui ou à quoi tout cela pourrait-il bien être utile ? Si la littérature nous entraîne dans les territoires de l’asocial et de l’inhumain, il est absurde de vouloir à tout prix lui conserver un caractère institutionnel. Avant le XIXe siècle, on considérait couramment que la littérature avait une utilité morale ou didactique. Elle servait à corriger par l’exemple, à instruire, à transmettre certaines valeurs. Nous n’en sommes plus là, et l’on pourrait difficilement soutenir que Sade ou Céline transmettent des valeurs morales.

Pourtant, Sade, Bataille, Céline sont de très grands écrivains. Pourtant, on les étudie, au lycée, à l’université. Et on a raison. Eux seuls permettent de saisir, de l’intérieur, cette part d’inhumanité qui habite l’homme. Eux seuls nous confrontent aux limites de l’humain. Eux seuls posent, dans toute sa violence, la question du mal. Alors, oui, dans des genres et selon des démarches très différentes,  Le Sabbat de Maurice Sachs, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là-bas de Huysmans, Les Nuits chaudes du cap français de Rebell, nous rappellent que l’abjection, la cruauté, la lâcheté ne nous sont pas étrangères, qu’elles peuvent même être objets de désir. Ne pas se poser ses questions, refuser l’idée que l’inhumanité nous appartient, s’en détourner, c’est lui donner toutes chances de s’accroître. Voilà à quoi elle peut servir, la littérature, et ce n’est pas rien.

Mais, à mon sens, ce n’est pas encore ce qui fait de la littérature une nécessité vitale. Nous sommes pétris de mots. Notre vie même est le récit que nous en faisons. Nous nous racontons notre propre histoire. Nous nous mentons, nous fabriquons des châteaux d’illusions. Un texte littéraire n’est pas seulement, n’est pas toujours un échafaudage verbal qui nous emmènerait bien loin de la réalité. Il peut aussi nous y ramener, trouver les mots et les représentations qui nous permettront de lutter contre les idées toutes faites, les complaisances, l’inattention à nous-mêmes. Car nous ne sommes pas à nous-mêmes. Devant ce que nous sommes, nous demeurons distraits, craintifs, oublieux, dispersés. La littérature nous ramène à nous, elle nous oblige à nous confronter à cette réalité avec laquelle nous avons tant de difficultés. C’est en ce sens que Proust a pu écrire que « la seule vie réellement vécue, c’est la littérature ». Non pas dans le sens d’un refus de la vie, mais d’un approfondissement de celle-ci. Considérée ainsi, la littérature ne nous détourne pas de l’expérience, elle la rend possible, elle lui donne sa place et sa résonance.

On a pu dire, et Umberto Eco l’a rappelé, que l’amour était un produit de la littérature. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il est vécu dans une imitation superficielle de modèles culturels, mais que les représentations littéraires éveillent de nouvelles dimensions de la sensibilité. Les Minnesänger germaniques, les troubadours, Pétrarque, Maurice Scève, Mme de Lafayette avec La Princesse de Clèves, Goethe avec Les souffrances du jeune Werther, en inventeurs de l’amour, fabriquent de la complexité humaine. La culture, et singulièrement la littérature, est une humanisation.

La littérature, entendue comme retour au réel dans sa complexité, élargissement du champ du sensible, éclaircissement et possibilité de l’expérience, pour autant que l’écrivain se consacre bel et bien à ces tâches, est plus essentielle aujourd’hui que jamais. Jamais, en effet, nous n’avons autant baigné dans les mots et les images. Jamais nous n’avons été à ce point menacés par la déréalisation. Jamais nous n’avons été si constamment bombardés de stéréotypes, de slogans, de clichés, de phrases préfabriquées, d’automatismes verbaux, d’images commerciales, de représentations réductrices. Bien des écrivains s’y perdent, qui deviennent de simples auxiliaires du bavardage médiatique. A la littérature de nous restituer la réalité, à la fois dans sa brutalité et sa complexité. De se faire langage de résistance.   

A quoi elle sert ? A rien, on l’a vu. En tous cas rien d’immédiatement rentable. Pourtant, elle a fait en partie ce que nous sommes devenus. Elle donne intimement accès à l’autre, élargit le champ de la connaissance et la profondeur de l’expérience. Ça ne se pèse pas, ça ne se monnaye pas, mais c’est essentiel. On comprend que les beaux discours sur l’inutilité de la littérature dans les concours, l’urgence de ne délivrer que des formations professionnalisantes, limitées aux étroites techniques d’un métier, puissent séduire ceux qui veulent rentrer dans la vie active. Et puis, vingt-cinq ans après, on voit revenir à l’université des quinquagénaires, tout heureux de se plonger dans les études des lettres, passionnés par les cours. Ils ont compris qu’on ne vit pas seulement pour visser le boulon et payer les traites de la 306. Que tout homme désire tenter d’aller plus loin que lui-même, d’approfondir ce qu’il est, de trouver sa respiration dans l’étroitesse des vies programmées par les nécessités économiques. Ils se plongent avec délices dans l’inutile. Inutile, vraiment ? Je parierais que les gens qui se cultivent, et pour qui la culture est un élargissement des dimensions de l’être, sont aussi d’excellents professionnels.

Je ne prétends pas que cette courte liste, en deux parties, relevant quelques aspects de ce que peut la littérature, depuis le seul plaisir esthétique jusqu’à l’humanisation et la lutte contre la déréalisation, soit exhaustive. Il s’agit ici de quelques manières possibles de répondre à la question : « à quoi ça sert ? ». Quoi qu’il en soit, il me paraît clair qu’une société fondée sur le pur utilitarisme, l’intérêt à court terme, perd sa raison d’être.
La littérature, ça n’est plus ce que c’était, ma pauvre dame, des écrivains, c’est bien simple, on n’en trouve plus, quant au niveau de la création culturelle française, ne m’en parlez pas, allez, les étrangers se moquent de nous.

Ce type de discours chagrin, déplorant la mort de la littérature française, est devenu assez commun. Selon les goûts des pleureuses, elle aurait rendu le dernier soupir avec Proust, avec Céline, ou, pour les plus modernistes, avec Gracq. On tombe là dans une myopie caractéristique du jugement littéraire, qui n’est pas nouvelle : plus on est près du phénomène, moins on est capable de le voir clairement. Dans le passé, le travail de distinction a été fait, nous voyons se détacher derrière nous les grands massifs littéraire, d’ailleurs l’école nous a appris à nous extasier devant leur beauté. Dans le présent, nous n’apercevons guère qu’un chaos informe. Cette confusion se trouve accrue, depuis un certain temps, par plusieurs phénomènes : l’énorme accroissement de la production, qui noie les tables des libraires et rend d’autant plus difficile pour le lecteur le choix et le jugement ; l’effacement progressif de la notion de valeur, au profit de l’idée selon laquelle tout a plus ou moins son intérêt ; la perte de crédit des instruments traditionnels de jugement, prix littéraires, critique journalistique, qui n’ont pas toujours défendu les meilleurs ; la disparition des écoles et des doctrines, qui aidaient à s’y retrouver, au profit d’un éclatement complet du champ littéraire ; la « pipolisation » croissante de l’écrivain, jointe au panurgisme des médias, qui aboutit à ce que toute la place soit occupée par une poignée d’auteurs censés « faire l’événement », au détriment de la diversité de la production littéraire. Cette confusion généralisée rend d’autant plus indispensable l’affrontement autour de valeurs et de jugements esthétiques, qui peut aider à clarifier la situation. La controverse reste toutefois marginale, sauf sur internet, mais le foisonnement même d’internet en compromet la clarté.

Je suis convaincu, au contraire des pleureuses, que cette époque est l’une des plus fécondes de notre histoire littéraire. Elle l’est par la diversité des genres et des auteurs, par l’inventivité formelle, par le poids de certaines œuvres déterminantes. Sans parler du roman, où abondent les auteurs passionnants, dont on ne parle pas forcément beaucoup, la poésie est en plein renouvellement, il suffit pour s’en convaincre de feuilleter l’une des innombrables revues de poésie, ou de consulter des sites comme sitaudis ou libr.critique. Ce foisonnement créateur, qui conduit certains poètes à exploiter les ressources d’autres supports que le papier, n’empêche pas une poésie plus classique de continuer à vivre, et à produire des textes de qualité. Ces romanciers, ces poètes ont besoin qu’on les fasse connaître, que les médias leur accordent un peu de place, les sites internet, Le Matricule des anges ou les revues confidentielles font un gros travail, mais qui ne suffit pas. 

Un jeune poète, Alexander Dickow, vient ainsi de publier chez Argol son premier livre, un recueil que je tiens pour l’une des plus belles et des plus originales réussites contemporaines : Caramboles. Le texte carambole, en effet, deux versions, une anglaise, l’autre française. Les deux jouent de l’impropriété, de la maladresse voulue, qui produit ces effets claudicants, saugrenus, qu’affectionnait et que recommandait Verlaine, sous des formes évidemment très différentes. Cette maladresse même, soigneusement chorégraphiée, donne au texte un côté presque désarmant. Le langage se brise sous l’effet conjugué, semble-t-il, de l’étonnement enfantin devant le monde, et d’une émotivité toujours surveillée par l’ironie, comme chez Laforgue, dont on retrouve d’ailleurs, est-ce un hasard, un  groupe de mots en enjambement qui reproduit un passage de « L’hiver qui vient » :


Autour des sorties les cheminées

D’usine



Cette permanente claudication des mots ne cesse de susciter de réjouissants effets d’insolite, ainsi qu’un discours émis par un digne britannique en état d’ébriété, qui perd le contrôle de son langage, et le contemple comme de loin, éberlué, aller seul son chemin. Ce n’est plus lui qui parle, mais qui ? Cette langue bute, comme nous ne cessons de buter sur la résistance obstinée du monde, elle poursuit pourtant son bavardage, petit mécanisme à émettre des expressions sans importance. On est toujours, dans ces poèmes, hors du temps exact, de la syntaxe juste, englué dans la circonstance et la circonlocution, c'est-à-dire dans cette marge, cet à-côté de la parole, ces lisières où les choses prennent vie, lorsqu’on ne les considère pas frontalement. Pas de lyrisme ici, pas d’apparente intensité d’expérience ou de sentiment, un univers quotidien, trivial, fait de saisons, d’imperméables, de cartes postales de vacances et de casseroles. Il y a bien un long conte de fées, mais façon problèmes de couple et courrier du cœur. Ce bavardage apparemment anodin, cette façon de ne jamais aller droit est une manière de laisser la réalité s’installer, sans la forcer, par les détours de l’humour et de l’apparente insignifiance. Le parallèle entre l’anglais et le français montre les deux langues qui travaillent chacune à leur façon : le français plus logiquement et syntaxiquement,   l’anglais plus musicalement, avec même une espèce de surabondance phonique qui évoque parfois les étranges combinaisons d’Edward Lear ou Lewis Carroll. De sorte qu’on ne peut pas lire un des textes comme une traduction de l’autre (Dickow d’ailleurs s’amuse à déjouer les parallélismes, en faisant du prince de la version française un dragon de la version anglaise) : ils fonctionnent l’un par l’autre, l’un avec l’autre, de même que deux instruments qui se répondent. Cela fait de Caramboles un texte d’une espèce rare : à la fois profondément original et novateur dans sa forme, et relativement simple d’accès, pour peu que l’on n’ait pas de préjugé sur ce que devrait être ou ne pas être la poésie. Mais au lieu de bavarder sur Dickow, mieux vaut lui laisser la parole :

Oh c’est un bien bon canoë
quand le chapeau dort sur la tête
de travers, pêcheur un jour d’or et
calmement au leurre dans l’eau

O c’est un lac bien vite où je
rusé et j’attrape toujours, là
où partent et sont les loins
poissons, un poisson qui s’en va

Oh, it’s a fine, slowly canoe
where the hat astray doze on a
fischerman me, one day gold
and with calmly in the water bait

oh it’s a sunlit swiftly pond
where I clever always and catch
when a (glib !) away fish can be
and go, a briefly fish that’s gone
Prince
Comment ça va, enchanté
à faire la connaissance, s’il te plaît
de vous être assise. Comment
vont votre sœur et est-ce
que son divorce le mari, je
me suis désolé l’avoir entendu.
Quel beau temps fait-il ? J’ai emmené
Une vieille chienne le vétérinaire
[…]
Dragon
How are you do, nice meeting
to you, please and sat down.
how are your sister
and is her divorce
a husband, I’ll sorry to heard that
is the weather so nice?
I have took an old dog
To the veterinarian

Et de temps en temps
me trouvant tout une fois
pour grand, le temps
du départ est venu


Sous les branches
Le soir file au tournant
Tandis qu’à mon tour
Tout sens dessus dessous


Dessus les vagues adieux
Que la mer balance de loin
J’écoule autour d’ici
En bas, tout beau, bateau.



And from time to time
being grown all and once
handsome up, I started
off and on my way


Passing under branches
that roam and evening go,
into and out the turns
all this way and now that


I’m on the dark and old,
the waving seas goodbye,
about around the down
all boat, and big, and by.

Sarkozysme, conformisme, culture


Le régime sarkozyste est un  grand ami de la culture. Il restera dans les annales comme l’équivalent du siècle d’Auguste, du siècle de Louis XIV, un âge d’or où florissaient les arts, où les créateurs, protégés par le Prince, donnaient le meilleur d’eux-mêmes. Il suffit d’observer le chef de l’état en personne : la république s’est-elle jamais enorgueillie d’un président d’une telle élégance dans ses manières, dans son langage ? Dès qu’on l’écoute, on sent le lettré, l’homme de goût, l’ami des arts. D’ailleurs, il a un peu la diction du rappeur, c’est la même délicatesse dans l’approche des problèmes humains, la même appétence pour les montres voyantes et le luxe ostentatoire de nouveau riche. Dès qu’on l’entend parler, on a l’impression que trois filles peu couvertes, équipées de gros seins, vont se tortiller lascivement derrière lui en faisant les chœurs. Avec un baggy, une chaîne en or et une dent du même métal, il ferait un tabac au zénith. Il faut vivre avec son temps, il faut être absolument moderne. Nous ne sommes plus à l’époque de Malraux ministre de de Gaulle, de Mitterrand le fin lettré, de Claude Pompidou fervente amatrice de Soulages ou Tinguely. Nous, c’est Mireille Mathieu et Doc Gynéco. Quant aux vieilleries comme La Princesse de Clèves, yo, prise de tête, ça le fait pas, un truc de bouffon. Il en reste en fac de lettres, mais on finira par s’en débarrasser, le gouvernement fait ce qu’il faut pour.

Il suffit de regarder à l’étranger pour mesurer notre chance. Tiens, la Turquie, par exemple. Ils font des misères à un écrivain, Nedim Gürsel. Incroyable. On se croirait au moyen-âge. Quels sauvages, ces musulmans ! Ce ne sont pas des choses pareilles qui arriveraient chez nous. 

Bon, d’accord, il y a quelques bavures. Regardons les choses en face : il y en a même beaucoup. Le président de la république va désormais nommer lui-même le président de l’audiovisuel public, c’est une conception un peu mérovingienne du pouvoir. Le ministère de la culture joue les donneuses, et livre à TF1 un cadre qui avait critiqué la politique de sa chaîne. Les porte-flingue de Bouygues exécutent sans phrases le faiseur d’embrouilles. Le site mediapart dénonce, non sans raison, la nomination d’un des proches collaborateurs du président, François Pérol, à la présidence des Caisses d’épargne et des Banques populaires. Mediapart est aussitôt attaqué pour diffamation.

Par ailleurs, la police renoue avec la glorieuse tradition des cognes. Si vous parlez un peu fort dans une gare, c’est la Bastille direct. Etre placé en garde à vue devient aussi courant que d’aller passer un week-end en Normandie. Contrairement à la production d’acier ou de voitures, la production de nuits en prison est florissante en France. On y colle volontiers des institutrices, des étudiants ou des éditeurs, c’est formateur, ça apprend à vivre. Récemment, en Provence, des éditeurs, François Bouchardeau et sa femme, (HB éditions),  Samuel Autexier et sa sœur (revue Marginales) ont été arrêtés et coffrés par l’anti-terrorisme. Ce qu’ils ont fait est très grave et méritait amplement une garde à vue : ils avaient manifesté contre l’incarcération de Julien Coupat, et donné sur un tract l’adresse privée du directeur du renseignement intérieur.

Les médias ont beaucoup parlé des blocages d’universités, assez peu du matraquage d’étudiants pacifiques et de l’emprisonnement de professeurs pour cause de manifestation. Mais enfin, il faut se rendre compte de la gravité de la situation : le mouvement était manipulé par de dangereux extrémistes (cf. Valérie Pécresse), travaillé par des rumeurs incontrôlables (voir le journal Le Monde), et avait à sa tête des individus s’exprimant en charabia, un peu érotomanes sur les bords (voir l’élégant article du Figaro évoquant le président la Sorbonne).

Tiens, allez, une anecdote croustillante, à propos du mouvement universitaire. Elle est à se tordre. Il y a une dizaine de jours, Claude-Marie Vadrot, qui enseigne à Paris VIII, voulait donner son cours sur la biodiversité hors de l’université, au Museum d’histoire naturelle. C’était une façon de manifester tout en délivrant son enseignement quand même. (Voir son blog : horreurecologique.blogspot.com). Les vigiles, qui étaient au courant, laissent entrer les étudiants, mais pas le professeur. Le directeur de la sécurité du Museum arrive, et signifie au suspect qu’il connaît parfaitement son curriculum vitae, ainsi que le contenu de son blog, peu révérencieux envers notre gouvernement. Palabres, protestations. En définitive, la sécurité, bonne fille, laisse entrer le dangereux gauchiste, sur la promesse qu’il ne parlera pas politique dans son cours. Désopilant, non ?... au moins autant qu’une facétie policière à Prague en 1975.

A l’évidence, ceux qui nous dirigent, pour beaucoup d’entre eux, se moquent férocement de la culture, qui n’est pas rentable, et qu’ils paraissent plutôt considérer comme un luxe inutile. Cela, associé à une conception autocratique du pouvoir, et à une police de qui on semble exiger une certaine quantité d’arrestations comme preuve d’efficacité, donne une inquiétante impression de régression démocratique. Le rôle d’un intellectuel est de dénoncer cette régression. Certes. En même temps, celui a qui a mauvais esprit est parfois tenté de se dire que jouer son rôle, pour un intellectuel, s’accompagne parfois aussi de la constitution à peu de frais, et en définitive sans grands risques, d’une petite rente symbolique. Non, vraiment, il y a des gens qui pensent toujours à mal. Autant certaines pratiques de ce gouvernement, et l’apparence même de ceux qui le représentent répugnent à un tel mauvais esprit, autant il a du mal à se retrouver dans les mêmes rangs que le grotesque Francis Lalanne, le Mozart du vers de mirliton, le Zavatta des grandes causes. A l’entendre dénoncer le fascisme gouvernemental, on se surprendrait pris du désir irrépressible de prendre une carte de l’UMP. Il y a des gens qui ridiculiseraient les meilleurs engagements. Il le fait sans aucun doute avec conviction, mais cela ne l’empêche pas de jouer un rôle, de s’enchanter de lui-même, de cabotiner sur la petite scène de la révolte routinière. Et pourtant, est-ce qu’on fait beaucoup mieux que lui ?

En d’autres termes, si le rapport de ce pouvoir à la culture est en effet accablant, on peut se sentir parfois gêné par cet anti-sarkozysme obligatoire auquel je viens moi-même de me livrer, en toute sincérité, et qui est exactement ce qu’on attend de moi. Supposons que, sur ce site Bibliobs, j’aie prononcé une déclaration d’amour pour notre président, ou horresco referens, pour Brice Hortefeux, Michèle Alliot-Marie, Roseline Bachelot. Supposons que, dans un de ces colloques ou de ces festivals où se retrouvent régulièrement écrivains et intellectuels, je me montre peu empressé à dénoncer la politique gouvernementale. Ce faisant, je me grille définitivement dans le milieu qui compte pour moi, qui me lit, m’édite, m’invite, fait des articles sur mes livres. J’apparais comme un réac, c'est-à-dire, dans le petit monde intellectuel, comme le paria absolu. Pour presque toutes mes relations, amicales ou professionnelles, Sarkozy est le nom donné à la barbarie, comme dirait Alain Badiou. Comment pourrais-je me couper de tout cela ?

Donc, je fais le contraire, je critique cette politique, parce que je l’estime en effet critiquable. Dans cette position, je rejoins l’immense majorité de mes pareils, dont les indignations, semblables aux miennes, remplissent les colonnes de Libération, dont les noms, avec le mien, rejoignent rituellement les pétitions, and so on. Et, voyez comme les choses sont bien faites, ma conviction rejoint mon intérêt. Mon intérêt, c’est de conserver une bonne image dans mon milieu. Mais les choses sont encore mieux faites que cela : non seulement ma conviction rejoint mon intérêt, mais, en plus, ça ne se voit pas, ça a même toute l’apparence du contraire ! J’ai l’air, en effet, en dénonçant la politique gouvernementale, d’aller justement, et courageusement, contre mon intérêt. J’endosse le costume du héros intellectuel qui, méprisant tous les risques, se dresse contre le pouvoir, rejoignant ainsi la tradition des Voltaire et des Zola. Mais, en réalité, qu’est-ce que je risque ? S’il faut dénoncer l’arrestation abusive de François Bouchardeau et les coups de matraque sur la tête d’étudiants non violents, il reste que, de manière générale (et il faut faire en sorte que cela ne change pas) ce n’est pas le pouvoir politique qui représente la plus grande menace pour les artistes ou les intellectuels. Nous ne sommes pas sous le second empire. Les humoristes et les écrivains se déchaînent tranquillement contre notre président, et c’est bien ainsi. Critiquer ce pouvoir est nécessaire. Mais se prendre en plus pour un révolté ou un résistant serait un peu malhonnête. Quelqu’un qui publie court beaucoup plus de risques réels, pour sa carrière et sa réputation, en s’attaquant à une puissance médiatique qu’au pouvoir politique.

Considérons les choses sous un autre angle. Il est vrai que la politique gouvernementale, sous de nombreux aspects, représente un réel danger pour la culture. Il est non moins vrai que certains artistes, qui se veulent rebelles, incarnent en réalité un véritable conformisme. Un double conformisme, même : d’un côté, rebelles, pas du tout « réacs », parce que c’est là l’acte d’allégeance indispensable à l’esprit dominant dans les milieux artistiques. De l’autre, dans leur rapport à l’argent au pouvoir, et par les valeurs qu’ils représentent, parfaitement en accord avec l’esprit sarkozyste. Autrement dit : les artistes et les intellectuels contre Sarko, c’est un bon mot d’ordre, mais, comme tout mot d’ordre, il masque une réalité un peu plus complexe. Il y a des formes d’art qui correspondent très exactement à l’esprit de ce pouvoir, quelles que soient par ailleurs les proclamations politiques des artistes. L’art qui consiste à coller une chambre d’hôtel de luxe sur le toit du palais de Tokyo, où la nuit peut se négocier jusqu’à 6000 Euros, et où l’heureux acquéreur provisoire de l’œuvre peut contempler Paris en buvant du champagne, est une sorte d’art officiel de Sarkoland : le fric, le tape à l’œil. Certains artistes sont activement soutenus, soit par l’état, soit par de grand financiers, notamment François Pinault. Rien à redire : le mécénat a permis l’épanouissement artistique de la Renaissance. Là où les choses commencent à être gênantes, c’est lorsqu’il y a double conformisme. On veut bien le soutien d’un côté, mais on continue à se proclamer rebelle de l’autre, parce que telle est la position obligatoire de l’artiste. Buren veut bien les sous des banquiers, les expositions dans des musées d’état, les commandes des municipalités, comme celle de Mulhouse, mais il tient à rester un paria quand même, et à le proclamer.

Prenons l’exemple de l’exposition Jeff Koons au château de Versailles. Elle a suscité des protestations, des indignations, quel scandale d’accrocher de telles horreurs dans ce lieu prestigieux, etc. Contrairement à ce qu’on peut croire, ces indignations étaient pain bénit pour les organisateurs de l’exposition et pour Koons. Elles lui donnaient l’indispensable aura rebelle. Elles l’intronisaient grand artiste. On pouvait alors entonner le couplet habituel : déjà les impressionnistes étaient rejetés,  aujourd’hui c’est Jeff Koons l’incompris, le maudit, patin, couffin. On oublie une sérieuse différence : les impressionnistes étaient rejetés par les instances officielles de légitimation des artistes. Jeff Koons est reconnu et adoubé par elles. Jeff Koons est un artiste officiel. Il n’est pas l’impressionniste d’aujourd’hui, il est le pompier d’aujourd’hui. Il n’est pas Degas, il est Bouguereau. Son œuvre n’est pas révolutionnaire, ni révoltante, elle est juste insignifiante. Jeff Koons est un ancien trader, c’est un commerçant, un chef d’entreprise qui fabrique industriellement du kitsch pour financiers désireux de s’acheter un brevet de modernité. Il faut de toute urgence l’introniser artiste officiel de Sarkoland. Comme, au-delà de Doc Gynéco, il faut introniser artistes officiels de Sarkoland certains rappeurs peu inventifs qui se veulent rebelles, comme tout le monde, mais passent leur temps à trimballer tous les stéréotypes de l’art sarkolandien, qui commencent par casser du flic et finissent par moraliser, qui incarnent avec éclat les idéaux de grosses bagnoles, gros flingues et gros billets, le tout en rimes niaises. Rien d’essentiel, hors le costume, ne les différencie de François Pinault. On pourrait continuer la liste longtemps. La fausse révolte est devenue une denrée courante, facilement monnayable. Défendre la culture, d’accord, mais pas n’importe quelle forme de culture. Certains n’ont pas besoin d’être défendus, ils font ce qu’on attend d’eux.
Il ne suffit pas qu’un professeur détienne un certain savoir, encore doit-il se montrer capable de le transmettre. Cela ne paraît guère contestable, et toute la science du monde ne lui servirait à rien s’il ne savait pas enseigner. A partir de ce constat irréfutable, on a construit un système de formation des maîtres, jusqu’à présent dispensé par les IUFM, et qui va revenir aux universités. Mais s’est-on demandé si la formation pédagogique telle qu’elle est dispensée servait réellement à quelque chose face aux élèves ?

Lorsque j’ai débarqué, frais émoulu de l’agrégation, dans le collège d’un village d’Auvergne, à la rentrée 1981, je me suis avisé, la veille de la rentrée, que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il fallait enseigner en 6e, de la programmation annuelle, etc. J’avais derrière moi de la linguistique médiévale, de la littérature comparée, du latin, et devant moi une année scolaire avec des gamins de onze à treize ans. Ma conseillère pédagogique se trouvait dans un autre collège, et nous n’avions guère le temps de nous voir. C’étaient d’autres mœurs, heureusement disparues. J’aurais bien aimé qu’on m’apprenne à programmer une année, à mettre au point des exercices, une série d’éléments simples et pratiques. Cela dit, après erreurs et tâtonnements, les choses ont assez vite fonctionné. Si l’on m’avait fait passer un examen pédagogique avant mon entrée en fonction, j’aurais été recalé. Six mois après, je crois que j’étais devenu relativement efficace en la matière. En tous cas, les choses se passaient bien. J’en suis venu à me dire que les techniques de transmission du savoir, le savoir-faire dans la relation avec un groupe d’enfants, étaient en grande partie le fruit de la pratique et de l’expérience. Que la nécessaire formation pédagogique devait donc consister pour l’essentiel à ménager aux jeunes professeurs des paliers d’apprentissage pratique, par une année où il assureraient des cours dans la classe d’un collègue chevronné qui les épaulerait et les conseillerait. Le tout doublé d’une formation plus théorique. C’est précisément ce qui, au nom de l’ « élévation du niveau de recrutement des enseignants », sera supprimé par la « mastérisation des concours », ou réforme Darcos. En d’autres termes, tout en criant sans cesse d’un côté à la nécessité d’une meilleure formation pratique des enseignants, on s’ingénie de l’autre à supprimer ce qui permet le mieux de l’assurer. Parce que ça coûte trop cher. On touche là l’essentiel : tous les beaux discours d’accompagnement des réformes sont en fait des rideaux de fumée destinés à masquer les économies. Il en va de même de la modulation des services des universitaires.

Si cette indispensable formation pratique disparaît, en revanche on sélectionnera, à l’oral, les futurs candidats sur la didactique et la connaissance du système éducatif. On peut douter que ces savoirs théoriques puissent réellement permettre de sélectionner de bons professeurs. Si réforme il y a de la formation des professeurs, elle devrait aller dans deux direction : une meilleure maîtrise de leur discipline (un certifié de lettres a aujourd’hui finalement fait relativement peu de littérature à l’université) et une meilleure formation pratique. Tout l’inverse de la réforme actuelle. Il faudrait aussi en finir avec l’idéologie ravageuse qui consiste à apprendre aux professeurs que l’enfant est en mesure de construire seul ses connaissances. A l’université, j’assurais des cours de CAPES et d’agrégation. Certains de mes étudiants revenaient, révoltés, me raconter ce qu’ils devaient subir durant leur formation. On peut concevoir que l’expression corporelle ou le théâtre puisse être utile, mais passer une heure à faire semblant de s’envoyer des ballons imaginaires, ou à taper dans des tambourins… et subir l’ennui de théories pédagogiques abstruses, dogmatiques, jargonnantes et sans réel fondement scientifique… et s’entendre dire que c’est le professeur qui a à apprendre de l’élève… et subir des heures de cours sur la couleur la moins traumatisante pour l’annotation des copies… et être évalué, non sur sa pratique, mais sur sa capacité à reproduire docilement une certaine novlangue pédagogique… Tout récemment, une jeune stagiaire a été initiée à un exercice typique de l’idéologie avec laquelle il faudrait rompre si l’on veut former des enseignants efficaces. On pose une série de fiches représentant des animaux devant les enfants, et ils doivent trouver ce qui les différencie. Toutes sortes de propositions sont faites, mais pas les bonnes. Enfin, un enfant trouve : il y a des herbivores et des carnivores. L’enfant en question, bien entendu, n’a pas trouvé cela dans la science infuse des enfants. Il a entendu cela à la maison. Comme le savoir ne doit pas être délivré ex cathedra, le sens de ces termes n’est pas expliqué. Les enfants se débrouillent pour leur donner sens. En gros, pour eux, il y a des gentils animaux, il y a de méchants animaux. Résumons-nous : les enfants ont exercé leur parole d’enfants. Mais ils n’ont rien appris du tout. Accessoirement, après cette séance, la stagiaire a renoncé au professorat des écoles.

Fort heureusement, les choses sont en train d’évoluer, et la formation délivrée aux jeunes professeurs est parfois d’excellente qualité. Mais l’idéologie et les méthodes que je viens de décrire détruisent l’enseignement en France depuis des lustres. Sous prétexte que l’enfant doit construire ses savoirs par lui-même, on l’abandonne à lui-même. On renonce à toute transmission. Autrement dit, par un faux égalitarisme teinté d’angélisme à la Rousseau, et qui n’est qu’un renoncement démagogique, on renonce à lutter contre les inégalités sociales face au savoir. Avec de telles méthodes, l’enfant qui réussit sera toujours celui pour qui la transmission du savoir est assurée à la maison, par ses parents. On s’interroge beaucoup sur l’incapacité de l’école à assurer la promotion sociale des familles modestes (notamment celles issues de l’immigration), rôle qu’elle assurait encore jusqu’au milieu du dernier siècle. Je crois que l’on tient là une partie de la réponse. L’école républicaine ne veut plus transmettre. Aux pauvres, un savoir pauvre. Ils ne méritent pas plus que cette sollicitude hypocrite qui ne leur donne rien sous prétexte de ne pas les brusquer. Détenir un savoir et le transmettre à des enfants, c’est une conception réactionnaire, ou même, allez, n’ayons pas peur des mots, une idéologie fascisante. Et c’est ainsi que, devant le naufrage de l’école publique, ceux qui ont les moyens mettent leurs enfants dans le privé.

L’actuelle réforme des concours d’enseignement va dans ce sens. Il ne s’agit pas de recruter de bons professeurs, mais des bureaucrates soumis, qui auront manifesté aux épreuves orales leur allégeance à la machine administrative. Cette réforme constitue un élément d’un ensemble plus vaste et cohérent, qui concerne toutes les professions, et qui vise à former des gens à une technicité étroite (en l’occurrence d’une utilité douteuse), sans hauteur de vue, sans réelle culture. Les moyens se substituent aux fins. A long terme, cette politique est désastreuse. De tous les professeurs que j’ai croisés dans ma carrière, les plus efficaces, les plus respectés et les plus aimés de leurs élèves étaient aussi, à peu près invariablement,  ceux dont les compétences dans leur discipline étaient les plus poussées. Chez eux, l’autorité intellectuelle ne différait pas de l’autorité exercée en classe. J’ai souvent observé que des élèves, même difficiles, respectent le savoir. Ils ne prennent pas pour du mépris le fait de vouloir le leur transmettre. Ils savent que l’autorité n’est pas incompatible avec le respect et l’affection qu’on leur porte, bien au contraire. Qu’elle peut s’exercer dans l’humour et la bonne humeur. Et ils finissent par en demander, de l’autorité. L’autorité ne les prend pas pour des imbéciles ou de sympathiques jeunes gens qu’il s’agit de conforter dans ce qu’ils sont. Elle essaie de les faire accéder à quelque chose d’autre, d’ouvrir des perspectives. De leur donner une assise sur laquelle ils construiront leur liberté. Bref, comme on le voit, tout cela est réactionnaire.

Les professeurs de demain auront moins de compétence dans leur discipline. Ils seront moins bien formés pédagogiquement. Mais ils connaîtront mieux, de manière théorique, le système éducatif. Dans quelques années, après cette réforme, on se demandera à nouveau pourquoi l’école ne sert plus à corriger les inégalités sociales.
Une poignée de mandarins nantis qui ne fichent rien de leurs journées et refusent d’être évalués sur leur travail, manifeste contre la réforme Pécresse pour défendre des privilèges corporatistes et une conception rétrograde de l’université. Au travail, fainéants !

L’ignorance et les préjugés sont tels que c’est à peu près l’image que certains journalistes donnent du mouvement des chercheurs, des universitaires et des étudiants qui se développe dans toute la France. Au Monde, Catherine Rollot se contente de faire du décalque de la communication ministérielle, en toute méconnaissance de cause. Le lundi 9 février, Sylvie Pierre-Brossolette, sur l’antenne de France info, défendait l’idée brillante selon laquelle, comme un chercheur ne produit plus grand-chose d’intéressant après quarante ans (« c’est génétique » !), on pourrait lui coller beaucoup plus d’heures d’enseignement, histoire qu’il se rende utile.

Il aurait fallu mettre Pasteur un peu plus souvent devant les étudiants, ça lui aurait évité de nous casser les pieds, à 63 ans, avec sa découverte du virus de la rage. Planck, les quantas à 41 ans, un peu juste, mon garçon ! Darwin a publié L’Evolution des espèces à 50 ans, et Foucault La Volonté de savoir au même âge. Ce sont des livres génétiquement nuls. Aujourd’hui, on enverrait leurs auteurs alphabétiser les étudiants de première année, avec de grosses potées d’heures de cours, pour cause de rythme de publication insuffisant. Au charbon, papy Einstein ! Et puis comme ça, on économise sur les heures supplémentaires, il n’y a pas de petits profits.

Mais que Sylvie Pierre-Brossolette se rassure : le déluge de réformes et de tâches administratives est tel que son vœu est déjà presque réalisé. On fait tout ce qu’il faut pour étouffer la recherche. Les chercheurs et les enseignants-chercheurs passent plus de temps dans la paperasse que dans la recherche et l’enseignement. Ils rédigent les projets de recherche qu’ils auraient le temps de réaliser s’ils n’étaient pas si occupés à rédiger leurs projets de recherche. La réforme Pécresse ne fera qu’accroître cela.

Les journalistes sont-ils suffisamment évalués au regard de leurs compétences et de leur sérieux ? Est-ce que c’est génétique, de dire des bêtises sur les antennes du service public ?

On enrage de cette ignorance persistante que l’on entretient sciemment, dans le public, sur ce que sont réellement la vie et le travail d’un universitaire. Rien de plus facile que de dénoncer les intellectuels comme des privilégiés et de les livrer à la vindicte des braves travailleurs, indignés qu’on puisse n’enseigner que 7 heures par semaine. Finissons-en avec ce ramassis de légendes populistes. Un pays qui méprise et maltraite à ce point ses intellectuels est mal parti. La réforme Pécresse est fondée là-dessus : il y a des universitaires qui ne travaillent pas assez, il faut trouver le moyen de les rendre plus performants, par exemple en augmentant leurs heures d’enseignement s’ils ne publient pas assez. Il est temps de mettre les choses au point, l’entassement de stupidités finit par ne plus être tolérable.

a) l’universitaire ne travaille pas assez.


En fait, un universitaire moyen travaille beaucoup trop. Il exerce trois métiers, enseignant, administrateur et chercheur. Autant dire qu’il n’est pas aux 35 heures, ni aux 40, ni aux 50. Donnons une idée rapide de la variété de ses tâches : cours. Préparation des cours. Examens. Correction des copies (par centaines). Direction de mémoires ou de thèses. Lectures de ces mémoires (en sciences humaines, une thèse, c’est entre 300 et 1000 pages). Rapports. Soutenances. Jurys d’examens. Réception et suivi des étudiants. Elaboration des maquettes d’enseignement. Cooptation et évaluation des collègues (dossiers, rapports, réunions). Direction d’année, de département, d’UFR le cas échéant. Réunions de toutes ces instances. Conseils d’UFR, conseils scientifiques, réunions de CEVU, rapports et réunions du CNU et du CNRS, animations et réunions de centres et de laboratoires de recherche, et d’une quantité de conseils, d’instituts et de machins divers. Et puis, la recherche. Pendant les loisirs, s’il en reste. Là, c’est virtuellement infini : lectures innombrables, rédaction d’articles, de livres, de comptes rendus, direction de revues, de collections, conférences, colloques en France et à l’étranger. Quelle bande de fainéants, en effet. Certains cherchent un peu moins que les autres, et on s’étonne ? Contrôlons mieux ces tire au flanc, c’est une excellente idée. Il y a une autre hypothèse : et si, pour changer, on fichait la paix aux chercheurs, est-ce qu’ils ne chercheraient pas plus ? Depuis des lustres, la cadence infernale des réformes multiplie leurs tâches. Après quoi, on les accuse de ne pas chercher assez. C’est plutôt le fait qu’ils continuent à le faire, malgré les ministres successifs et leurs bonnes idées, malgré les humiliations et les obstacles en tous genres, qui devrait nous paraître étonnant. Nicolas Sarkozy, dans son discours du 22 janvier, parle de recherche « médiocre » en France. Elle est tellement médiocre que les publications scientifiques françaises sont classées au 5e rang mondial, alors que la France se situe au 18e rang pour le financement de la recherche. Dans ces conditions, les chercheurs français sont des héros. Les voilà évalués, merci. Accessoirement, condamnons le président de la république à vingt ans de travaux forcés dans des campus pisseux, des locaux répugnants et sous-équipés, des facs, comme la Sorbonne, sans bureaux pour les professeurs, même pas équipées de toilettes dignes de ce nom.


b) l’universitaire n’est pas évalué


Pour mieux comprendre à quel point un universitaire n’est pas évalué, prenons le cas exemplaire (quoique fictif) de Mme B. Elle représente le parcours courant d’un professeur des universités aujourd’hui. L’auteur de cet article sait de quoi il parle. Elle est née en 1960. Elle habite Montpellier. Après plusieurs années d’études, mettons d’histoire, elle passe l’agrégation. Travail énorme, pour un très faible pourcentage d’admis. Elle s’y reprend à deux fois, elle est enfin reçue, elle a 25 ans. Elle est nommée dans un collège « sensible » du Havre. Comme elle est mariée à J, informaticien à Montpellier, elle fait le chemin toutes les semaines. Elle prépare sa thèse. Gros travail, elle s’y consacre la nuit et les week-ends. J. trouve enfin un poste au Havre, ils déménagent. A 32 ans, elle soutient sa thèse. Il lui faut la mention maximale pour espérer entrer à l’université. Elle l’obtient. Elle doit ensuite se faire qualifier par le Conseil National des Universités. Une fois cette évaluation effectuée, elle présente son dossier dans les universités où un poste est disponible dans sa spécialité. Soit il n’y en a pas (les facs ne recrutent presque plus), soit il y a quarante candidats par poste. Quatre années de suite, rien. Elle doit se faire requalifier. Enfin, à 37 ans, sur son dossier et ses publications, elle est élue maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand, contre 34 candidats. C’est une évaluation, et terrible, 33 restent sur le carreau, avec leur agrégation et leur thèse sur les bras. Elle est heureuse, même si elle gagne un peu moins qu’avant. Environ 2000 Euros. Elle reprend le train toutes les semaines, ce qui est peu pratique pour l’éducation de ses enfants, et engloutit une partie de son salaire. Son mari trouve enfin un poste à Clermont, ils peuvent s’y installer et acheter un appartement. Mme B développe ses recherches sur l’histoire de la paysannerie française au XIXe siècle. Elle publie, donne des conférences, tout en assumant diverses responsabilités administratives qui l’occupent beaucoup. Enfin, elle se décide, pour devenir professeur, à soutenir une habilitation à diriger des recherches, c'est-à-dire une deuxième thèse, plus une présentation générale de ses travaux de recherche. Elle y consacre ses loisirs, pendant des années. Heureusement, elle obtient six mois de congé pour recherches (sur évaluation, là encore). A 44 ans (génétiquement has been, donc) elle soutient son habilitation. Elle est à nouveau évaluée, et qualifiée, par le CNU. Elle se remet à chercher des postes, de professeur cette fois. N’en trouve pas. Est finalement élue (évaluation sur dossier), à 47 ans, à l’université de Créteil. A ce stade de sa carrière, elle gagne 3500 euros par mois. Accaparée par les cours d’agrégation, l’élaboration des plans quadriennaux et la direction de thèses, et, il faut le dire, un peu épuisée, elle publie moins d’articles. Elle écrit, tout doucement, un gros ouvrage qu’il lui faudra des années pour achever. Mais ça n’est pas de la recherche visible. Pour obtenir une promotion, elle devra se soumettre à une nouvelle évaluation, qui risque d’être négative, surtout si le président de son université, à qui la réforme donne tous pouvoirs sur elle, veut favoriser d’autres chercheurs, pour des raisons de politique interne. Sa carrière va stagner. Dans la réforme Pécresse, elle n’est plus une bonne chercheuse, il faut encore augmenter sa dose de cours, alors que son mari et ses enfants la voient à peine. (Par comparaison, un professeur italien donne deux fois moins d’heures de cours). Ou alors, il faudrait qu’elle publie à tour de bras des articles vides. Dans les repas de famille, son beau-frère, cadre commercial, qui gagne deux fois plus qu’elle avec dix fois moins d’études, se moque de ses sept heures d’enseignement hebdomadaires. Les profs, quels fainéants.

Personnellement, j’aurais une suggestion à l’adresse de Mme Pécresse, de M. Sarkozy et accessoirement des journalistes qui parlent si légèrement de la recherche. Et si on fichait la paix à Mme B ? Elle a énormément travaillé, et elle travaille encore. Elle forme des instituteurs, des professeurs, des journalistes, des fonctionnaires. Son travail de recherche permet de mieux comprendre l’évolution de la société française. Elle assure une certaine continuité intellectuelle et culturelle dans ce pays. Elle a été sans cesse évaluée. Elle gagne un salaire qui n’a aucun rapport avec ses hautes qualifications. Elle travaille dans des lieux sordides. Quand elle va faire une conférence, on met six mois à lui rembourser 100 euros de train. Et elle doit en outre subir les insultes du président de la république et le mépris d’une certaine presse. En bien, ça suffit. Voilà pourquoi les enseignants-chercheurs manifestent aujourd’hui.
C’est donc une affaire réglée, il faut éradiquer des concours de la fonction publique la culture générale, la littérature, pour n’y laisser que les épreuves utiles. Je reviens sur ce sujet, également traité ailleurs par Pierre Assouline, parce qu’il me semble représentatif des aberrations de la politique culturelle en général.

André Santini, fossoyeur de la littérature dans la fonction publique, reçoit l’appui du CRAN, le Conseil Représentatif des Associations Noires de France, au nom de la diversité :

« Le 8 aout 2007, le CRAN avait rencontré le secrétaire d'Etat chargé de la fonction publique, André Santini, et avait, à cette occasion, dénoncé l'élitisme contreproductif des concours administratifs, notamment ceux des catégories B (intermédiaires) et C (la moins qualifiée).


Le CRAN se satisfait donc de cette avancée positive qui permettra de sélectionner les candidats les plus aptes à occuper une fonction déterminée au sein de l'administration, en fonction de leurs compétences réelles.

Nous nous satisfaisons que le gouvernement s'attaque enfin aux discriminations indirectes, qui sont les plus nombreuses et les plus graves, mais aussi les moins visibles. Il était temps que l'Etat, premier employeur de France, donne l'exemple de la diversité au sein de la fonction publique, et montre sa volonté d'avancer dans ce domaine ».

On se demande ce que viennent faire la négritude et la diversité dans l’éradication de la culture générale au sein des concours publics. Faut-il comprendre que la littérature, ce n’est pas pour les Noirs ? On a l’impression parfois que la défense de la diversité atteint des aberrations qui la font rejoindre les pires préjugés racistes. Je suis Noir, je ne veux pas de culture générale (discriminatoire) pour accéder plus facilement à un poste de fonctionnaire. Comment peut-on, avec quelque fierté, tenir un discours pareil ? Césaire, Senghor, heureusement que vous n’êtes plus là pour lire ce genre de choses…

En gros, le raisonnement est le suivant :

- Les populations noires ont un accès moins facile à la culture générale que les Blancs.
- La présence de la culture générale aux concours représente donc pour eux une difficulté d’accès aux concours qui fait obstacle à la diversité.
- Par conséquent, il faut supprimer la culture générale.



La solution qui consisterait à vouloir que toutes les catégories sociales et ethniques qui composent la France accèdent à la culture n’est pas un instant envisagée. Toutes les décisions semblent aller au plus facile : il est beaucoup plus facile de s’abandonner au misérabilisme que d’essayer de réaliser l’idéal d’une véritable culture populaire, dont on s’était pourtant rapproché au lendemain de la Libération.

J’ai des enfants métis. Que dois-je faire ? Militer pour qu’ils aient droit à une demi-culture générale, à un ticket demi-tarif, sachant que la version complète est réservée aux blancs pur jus ?

Je suis professeur d’université, en lettres. Que dois-je faire ? Ne plus enseigner la littérature, pour que tout le monde accède à l’université ? (Ah, pardon, ne plus enseigner la littérature en fac de lettres, cet idéal est déjà quasiment réalisé).

Pourquoi le CRAN ne militerait-t-il pas, plutôt, pour que tout le monde puisse lire et comprendre La Princesse de Clèves et Les Illusions perdues ? On se demande d’ailleurs pourquoi ce travail n’a pas été accompli par l’école républicaine, gratuite et obligatoire. Nous y reviendrons.

J’imagine mes arrière-grands-parents, paysans auvergnats illettrés, chiffonniers miséreux, militer au nom des Auvergnats de France pour qu’il n’y ait surtout pas de littérature dans les concours de postier, d’assistante sociale ou de gendarme. Ils n’en ont rien fait. Peut-être comprenaient-ils qu’un homme n’est pas seulement sa profession. Qu’il a à devenir homme et citoyen avant tout, à exercer son métier non pas comme un esprit étroit qui ne connaît que les problèmes de la gendarmerie et de la poste, mais comme un homme et un citoyen. Peut-être comprenaient-ils que la littérature, ce n’est pas un luxe, un accessoire de brio social, sauf pour les imbéciles, mais ce condensé d’expérience humaine dont la fréquentation nous permet de devenir nous-mêmes, et des hommes. Peut-être comprenaient-ils qu’on est d’autant plus un bon professionnel, et qu’on est d’autant plus heureux dans sa vie qu’on a eu accès à cette culture-là. Peut-être aspiraient-ils obscurément, avec respect, à la culture, au lieu de la considérer comme un obstacle. La culture n’est pas l’ennemi de l’ascension sociale : elle en est la substance, et la signification. Sinon, pourquoi vouloir de l’ascension sociale ? Pour s’acheter un écran plasma et regarder le feuilleton ?  

J’en ai vu, à l’université, des adultes qui n’avaient connu que les joies du bureau et du vissage de boulon, revenir aux études, tout à l’enthousiasme d’étudier de près Lorenzaccio ou Le Mariage de Figaro. Luxe inutile ? Je crois plutôt qu’ils savaient, comme les paysans républicains espagnols de L’Espoir, qu’un homme vit de dignité et de culture plus encore que de pain.
Je n’en avais d’abord pas l’intention, mais je reviens un instant sur la question de l’université, abordée dans le premier chapitre de ce Manuel de destruction culturelle, car il s’est passé, hier lundi 2 février, un événement sans précédent. Une coordination rassemblant des représentants de toutes les universités françaises, réunie à la Sorbonne, a appelé à la grève. Dans cet univers académique feutré et prudent, c’est une première. Ce n’étaient pas, comme d’habitude, les étudiants, mais bien les bons professeurs, réunis dans l’auguste amphithéâtre Richelieu, qui étaient déchaînés. Et cela vient s’ajouter à toutes sortes d’initiatives locales, protestations des présidents d’universités, facultés refusant d’entériner la réforme des concours. J’ai entendu, médusé, pour la première fois, des universitaires circonspects tenir des discours de pétroleurs. Même l’impavide Sorbonne se rebelle, c’est dire. Remercions chaleureusement le président Sarkozy et sa ministre de l’enseignement supérieur, Valérie Pécresse, de nous avoir permis d’assister à ça au moins une fois dans une vie. Il faut vraiment que leur politique soit agressivement absurde pour produire une telle mobilisation chez des gens qui, depuis des lustres, ont avalé sans broncher tout ce qu’on leur a imposé, de réforme idiote en réforme stupide. Celle-ci, telle qu’elle a été esquissée dans le premier chapitre de ce Manuel, fait déborder le vase de l’écoeurement. Elle est, au fond, à l’image de toute la politique culturelle de ce gouvernement, cohérente de bout en bout, qu’il s’agisse des universités (merci Pécresse), des maternelles, de la formation des professeurs (merci Darcos), des concours de la fonction publique (merci Santini) ou de ce que je voulais aborder dans ce troisième volet, à savoir les centres culturels français à l’étranger (merci Kouchner).

Le Président de la République vient de prononcer, pour le lancement du Conseil pour la création artistique, un discours bourré de générosité et de bonnes idées. Vive la culture, on en veut, de la culture. Paroles. L’avantage des paroles, c’est qu’elles ne coûtent pas cher. Dans la réalité, il en va autrement. La culture, ça coûte cher, et ça ne rapporte pas, ou pas tout de suite, en tous cas il est difficile de mesurer combien ça rapporte. Allons-y pour la culture qui se voit, les gros effets culturels. Mais pour le travail de fond, le vrai, en réalité c’est à une démolition en règle que l’on assiste. Notamment en ce qui concerne la diffusion de la culture française à l’étranger. En soi, mieux faire connaître Pierre Michon ou Paul Veyne à de jeunes congolais ou péruviens, ce n’est peut-être pas du temps perdu. L’échange des richesses culturelles n’en est jamais, pour la paix, la compréhension, et tout bonnement pour l’homme. Mais même si l’on ne raisonne qu’en termes économiques, il est absurde de penser que le poids économique d’un pays n’a rien à voir avec son rayonnement culturel.

Il y a quelques mois, sur ce même site, Dominique Wolton, chercheur au CNRS, spécialiste de la francophonie, sonnait l’alarme. Le réseau des alliances françaises, centres culturels, instituts français est unique au monde. Il fonctionne avec un budget de misère. Mais ce n’est pas encore assez misérable : on ferme des centres, on coupe des crédits, on supprime des enseignements. Or, en ce moment même, l’Allemagne, l’Espagne la Chine développent une politique exactement contraire, ouvrent des Instituts Goethe, Cervantes ou Confucius au lieu d’en fermer. Et, bien entendu, cela n’empêchera pas tel ou tel ministre de venir pleurer ensuite sur la diminution du rayonnement culturel de la France, puis rouler des mécaniques en proclamant qu’il est urgent de le renforcer.

Or, ce que dénonçait Dominique Wolton n’est pas nouveau. La réforme du ministre Kouchner consiste à détrousser encore un coup un réseau culturel que l’on a, année après année, dévalisé. On appelle ça, bien entendu, « modernisation », c’est un grand classique de la novlangue des destructeurs. Dès 1997, le sénateur Pierre Biamès, représentant des français à l’étranger, interpellait le ministre des affaires étrangères en ces termes : « M. Pierre Biamès appelle l'attention de M. le ministre des affaires étrangères sur la réduction drastique de nos réseaux consulaires, culturels et scolaires en Italie. En effet, à la suite des fermetures des consulats de Palerme et de Gênes ainsi que du centre culturel français de Rome, et après la décision, cette année, de supprimer le consulat général de Florence et le centre culturel de Gênes, sont prévus les abandons du consulat de Venise, des centres culturels de Milan ainsi que de l'école de Florence - qui a pourtant doublé ses effectifs ces deux dernières années. Or, au lieu de multiplier ces fermetures qui pénalisent non seulement nos compatriotes expatriés mais aussi tous ceux, nombreux, qui, en Italie, restent profondément attachés à notre culture française, ne serait-il pas plus opportun, dans le but même de préserver, dans un contexte économique difficile, la présence française dans ce pays auxquels des liens millénaires nous unissent, de veiller avant tout à une bonne, compétente et juste gestion de nos centres culturels et de nos écoles, et, dans la perspective plus générale d'une Europe unie, d'envisager un rôle nouveau pour nos ambassades et nos consulats plutôt que de maintenir des trains de vie et des usages diplomatiques surannés ? ».

En 2001 encore, le député Dauge, rapportant pour la commission des affaires étrangères : « La modestie des budgets, déjà évidente lorsqu'on considère les chiffres globaux, devient encore plus criante lorsqu'on examine en détail les budgets consacrés à la programmation culturelle. […] Symbolique, elle représente, davantage encore que l'enseignement de la langue, la spécificité de l'action de nos établissements culturels. Quelle n'a pas été notre surprise de constater que ces budgets de programmation représentaient souvent des sommes ridiculement basses et en régression […]. De manière surprenante là encore, lorsqu'on rapporte ces chiffres bruts au budget global du centre, on est étonné de la faiblesse de la part représenté par cette programmation culturelle […]. Le risque est grand pour de nombreux centres culturels d'entrer dans un cercle vicieux : moins d'argent, moins d'action, moins de visibilité, moins de clients/usagers et donc encore moins d'argent... J'estime pour ma part qu'il est urgent de mettre en oeuvre un plan de redressement financier  […]. »  

Depuis, en, fait de redressement financier, c’est une constante : on diminue les crédits, on ferme. Des chercheurs du Collège de France, de l’université, du CNRS, de l’Ecole des Hautes études protestent contre la fermeture annoncée de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes d’Istambul, le plus grand centre de recherche européen en Turquie. Partout, on vend les meubles, on se sépare de lieux historiques qui symbolisaient depuis des décennies la présence française, on laisse les instituts subsistants dans un dénuement honteux, tout en se ruinant à offrir des quatre étoiles à des stars en tournée, comme Bernard-Henri Lévy. Le travail de fond, effectué par les centres culturels à l’étranger, qui permet l’émergence progressive d’artistes importants, l’imprégnation culturelle et linguistique, les échanges fructueux à long terme, tout cela est dédaigné. C’est fondamental, mais ce n’est pas visible. Et question visibilité, MM. Sarkozy et Kouchner en connaissent un rayon. Reconnaissons-le : en matière d’université, d’école ou de centres culturels, les socialistes, avant eux, n’ont guère fait mieux. Mais nos gouvernants actuels s’emploient, avec un bel enthousiasme, à continuer la démolition.