Pierre Jourde

Culture, éducation et médias

Au milieu du chemin de la vie, un homme qui n’a pas la télévision pénètre dans la forêtprofonde d’un hôtel. Il entend, à chaque palier, tout au long des couloirs, derrière les portes, de l’autre côté des cloisons, des voix. Ces voix tonitruent, grincent, insinuent, susurrent, grommellent ou ricanent. Quel que soit leur ton, elles ont toujours l’air forcé : parodiant on ne sait quoi, adoptant d’improbables accents ou des timbres grotesques. Derrière, au-dessus, en dessous, ça meurt, ça tue, ça menace, ça souffre comme si en même temps ça se moquait de soi-même et de tout le monde. Au milieu du chemin de la vie, dans la forêt profonde des villes, un homme qui n’a pas la télévision imagine, derrière les portes et les cloisons, des bandes de gnomes s’amusant à contrefaire l’humanité. Il en conçoit de l’inquiétude.

Pour se distraire de son inquiétude, le soir, dans une chambre d’hôtel, il se dispose àallumer la télévision. Il ne connaît pas les programmes. Il est 19 h 30. Il actionne la télécommande.


Premier cercle


Il y a des couleurs violentes, des feux et des lueurs, nulle ombre. Au milieu de ces flammes, on voit s’agiter en tous sens un homme chauve en costume rouge. Un cérémonial se déroule, dont on ne comprend pas exactement les règles. On ne le comprend pas parce que tout est d’une stupidité mystérieuse, dont la profondeur semble infinie. "

L’homme en costume rouge en interroge un autre. Il s’agit de gagner de l’argent. Une foule y assiste, dont on entend les cris, les applaudissements. Par moments, du fond d’un autre espace, surgit un monstre bleuâtre, hideux, qui prononce des paroles sibyllines en exécutant force grimaces. Le postulant à la fortune se prête à tout ce que lui demande l’homme en costume rouge. Le comportement de ce dernier est étrange : tout en encourageant le postulant, on voit bien qu’il le moque. Il se moque aussi de lui-même. Il singe. Mais que singe-t-il ? Son demi-sourire permanent n’évoque ni la bonté, ni l’humour. Il tient du ricanement.

L’homme en rouge ne cesse de singer l’esprit. Sur le visage l’homme, il fait apparaître le mufle de la Bête. Le Logos est bêtise, semble insinuer en permanence l’homme en rouge. L’enthousiasme est bêtise. La critique est bêtise. Bêtise la question. Bêtise la réponse. Nous sommes bêtes. L’univers est bête. Il n’y a pas de sens. Il n’y a rien, rien que la divine, que la terrifiante bêtise du Spectacle. En lui il faut tout sacrifier. Le Spectacle ne montre rien, sinon le sacrifice qu’on lui fait. Le Spectacle, ricane l’homme en rouge, Se montre. Voici le Vide en quoi vous vous êtes jetés. Adorez-vous en lui. Sous vos applaudissements.

La foule obéit servilement à toutes les sollicitations. Des hourvaris automatiques la secouent. Est-ce qu’elle acclame ? Est-ce qu’elle hue ? C’est la même chose. Elle crie qu’elle adore sa honte. Ici, le positif semble toujours déjà négatif.

L’homme dans sa chambre d’hôtel commence à deviner la nature du cérémonial : il est le ricanement en soi, celui qu’engendre la chute infinie dans le gouffre de sa propre bêtise, et son acceptation. C’est le rire sans fin du renoncement à l’esprit, à la part divine. L’homme rouge et le postulant, le monstre bleu et les gens dans la foule se sont rassemblés dans ce seul but, proclamer leur renoncement, s’y encourager mutuellement. Toute la fête, avec ses lumières brûlantes, ses couleurs incandescentes et ses explosions de rires, n’est, sous prétexte d’argent, que cela. 

L’homme qui assiste a cela n’éprouve ni ennui ni dégoût. Il a peur, d’une peur pénétrante, qu’il ne saurait pas clairement s’expliquer, sinon peut-être ainsi : il ne sait plus quelle est la nature exacte des êtres qu’il a en face de lui, et le spectacle grimaçant auquel ils participent ne semble plus connaître de limites. Il n’est rien qui ne puisse se défaire dans ce rire. Il n’est rien qu’il ne puisse dévorer : il avale tout, il est universel, et à chaque être il souffle, au plus intime : tu m’appartiens, tu n’es, toi aussi, que cela. Pour tromper sa peur, l’homme zappe.  


Deuxième cercle


Partout, au même moment, se déroulent d’autres cérémonies du même genre. L’une des plus atroces se veut franchement humoristique. Elle est d’autant plus monstrueuse que, pour mieux montrer que l’esprit n’est rien, pour en faire le contraire de lui-même, les officiants portent le masque de l’intelligence, du savoir, de l’humour, de l’audace. Regardez, disent-ils, tout cela, ce n’est pas grand-chose, au fond. 

Le rite obéit à peu près aux mêmes règles : dans un rire dépourvu de joie, on vend son âme, tenaillé par le désir obscène de devenir intégralement public. On se donne à voir, afin de montrer qu’on se donne à voir. Cela seul est essentiel. Ici, la fausse critique sert de justification à une vraie complaisance. La liberté n’est qu’une variante de l’asservissement. 

L’un des officiants porte le titre de « Psychanalyste ». Il a l’aspect inquiétant d’un vieil enfant quêtant l’approbation de sa mère. Sa fonction consiste à prostituer le savoir et à bouffonner l’intelligence. Il se tord, il cherche des mimiques et des accents. D’une voix aiguë, grinçante, il tranche dans le vivant, il le dévore, il le malaxe dans les banalités. Il fait effort encore, sa parole se fait plus nasillarde, sa bouche se serre, ses yeux ne sont plus qu’une fente. ça y est enfin, cela sort, voilà. Il brandit le résultat de ses analyses au nez du public, qui applaudit : voilà, j’ai avalé de l’être, je l’ai digéré pour vous, voyez, ce n’est que cela, cette pauvre chose obscène. Nous voilà rassurés. 

Autour de lui, d’autres créatures s’agitent, se contorsionnent dans des couleurs criardes. La plus effrayante est une vieille femme qui tourne vers l’écran le visage même de Méduse, avec sa bouche sanglante et les serpents de cheveux blancs qui s’enroulent sur son crâne. Celle-là exerce un haut magistère. Comme le psychanalyste, elle est gonflée de la pensée dominante, qui jaillit d’elle aussi, sans interruption. Elle a pour fonction de donner le masque de l’audace aux idées les plus convenues, de faire passer les poncifs pour des paradoxes et la plus basse vulgarité pour de l’originalité.


Troisième cercle


Plus bas, les damnés sont enfermés et scrutés à chaque instant de leur intimité. La plus épaisse sottise doit à tout prix être révélée, il faut que rien n’en échappe, afin que les réprouvés se persuadent que les autres aussi ont signé le pacte, ils ont renoncé à l’esprit. 

Dans un coin de ce troisième cercle, l’œil fixe des caméras suit de minute en minute l’existence sinistre de deux créatures. L’une fait le démon. C’est une espèce de chimère à la Bosch. Elle a l’œil vitreux des murènes, une bouche en forme d’anus, toujours entr’ouverte. L’organe est rempli de parcelles d’or, pour symboliser le caractère excrémentiel des richesses. Cet anus défèque à jet continu des phrases creuses et des obscénités. Il arrive aussi à la créature de battre sauvagement des femmes. Pour tout cela, elle obtient gloire et richesse en abondance. 

L’autre créature, enfoncée à mi-corps dans des bottes géantes, secoue en permanence une espèce de crinière. Elle fait l’ange, donne tout sentiment en spectacle, avilit l’amour dans la complaisance. Pour cette bouffonnerie, elle obtient gloire et richesse en abondance. 

Les cercles se succèdent à l’infini, toujours plus profond. On s’égare dans leurs labyrinthes. La rage de l’exhibition y est toujours plus forte, les vagissements obscènes y sont toujours plus sonores.


Le jardin des délices


Celui qui a découvert l’univers de la télévision aux alentours de vingt heures éprouve alors le sentiment de mieux comprendre les fresques peintes par les vieux maîtres sur les murs des églises. Des démons ricanant y fouaillent les damnés dans des décors aux couleurs agressives. La bouche démesurément écartée de Lucifer avale tout. Au milieu du chemin de la vie, un homme qui regarde la télévision dans sa chambre d’hôtel sait que les hommes ont réalisé très exactement l’enfer. Il est là, au fond de l’abîme incandescent des écrans. Il est universel. Nul ne peut plus échapper au ricanement sans joie de ses suppôts, à ses grimaces. Il ne nous attend pas dans un autre monde. Nous y sommes plongés. Ce jardin des délices accueille les enfants tout jeunes. Ils deviennent tels que l’enfer les fait. 

Qui peut prétendre lui échapper ? Autrefois, l’enfer réparait les injustices et vengeait les pauvres : il engloutissait volontiers les riches. A notre enfer moderne, les riches peuvent plus facilement espérer échapper que les pauvres. 

Les vieux péchés capitaux, luxure, avarice, y sont devenus vertus. Par-dessus tout on exalte l’orgueil. Chacun est célébré pour tout ce qu’il est, c’est à dire ce qu’il a à montrer. Chacun s’y fait gloire d’être soi-même, soi-même comme objet de spectacle, soi-même comme valeur suprême. Dans les eaux gluantes du Styx, des myriades d’êtres baignent jusqu’au cou. C’est en eux-mêmes qu’ils barbotent. On les entend vagir sans discontinuer : je suis moi, je suis moi, moi, moi. Cette musique est celle que désire par-dessus tout l’enfer. Il apprend à ses enfants à faire les beaux, comme les bébés font des mines pour que l’on s’extasie. La géhenne télévisée veut des enfants à dévorer, des enfants adultes, des enfants vieillard, fiers et heureux d’être comme ils sont, adorateurs de leur ombilic. Et c’est terrorisant ce repli, ce renoncement. C’est terrorisant cette ignorance de l’infini, cette certitude qu’il n’y a rien en soi à changer, à détruire, à sauver. Cela s’appelle la damnation. 

Notre enfer est pire encore que celui des vieilles églises, car on ignore qu’il est l’enfer. Il a compris qu’il pouvait étendre sans fin sa puissance en proclamant son insignifiance. Ce n’est rien, disent les démons, cela n’a pas d’importance, juste un jeu. On s’amuse. On rigole. Les théologiens n’avaient pas prévu cela : ceux qui sont au fond de la géhenne sont contents de leur sort. Leurs rires et leurs cris ne s’éteindront jamais, ni la musique obsédante, ni l’éclat des feux qui les illuminent.  

Un jour, peut-être, l’Enfer sera universel. Comme dans les imaginations qui torturaient l’âme des puritains, personne ne pourra lui échapper, il n’y aura aucun élu. L’univers tout entier sera une immense émission de variétés télévisées, aux décors roses, violet, doré. L’humanité sera un public applaudissant au dévoilement de son néant spectaculaire. Applaudissant à ses chagrins, à ses crimes, à ses envies, à ses turpitudes, à ses habitudes, à ses opinions parce qu’elle se les montre. L’histoire cessera enfin. Le spectacle brûlera pour l’éternité. 

Parvenu au milieu du chemin de la vie, celui qui le contemple, fasciné, pressent qu’il a lui aussi commencé à descendre les degrés de l’enfer. Il se demande, épouvanté, où se trouve le salut.
Vos romans utilisent deux narrations très différentes. Une oralité au plus près du langage des élèves dans Entre les murs dont la matière est exclusivement scolaire ; une farce grimaçante et baroque dans Festins secrets dont l’école charpente une partie du récit. Comment vous êtes-vous lus et de quelle manière percevez-vous ces dissemblances ?


P.J.
J’ai lu avec une certaine admiration le travail accompli par François Bégaudeau, réalisé presque uniquement à partir d’une transcription du langage tenu dans la classe, la salle des professeurs ou bien au sein des conseils de classe. Ce qui est intéressant, c’est que la parole des élèves et celle du professeur finissent par se ressembler. Il y a des dialogues où l’on se demande : mais qui parle ? Même s’il y a toujours des éléments qui nous permettent de reconnaître le locuteur, le roman fait apparaître une sorte de contamination des langages. Cette contamination touche le professeur, notamment lors d’une scène très drôle où ce dernier lutte pour relever une expression fautive (« insulté de…») mais, entraîné par le conflit, finit par la reprendre à son propre compte. Dans le sens inverse, cela ne marche pas : les élèves font preuve d’une totale inertie et ne bougent pas d’un iota dans l’emploi de leur propre langage. Votre livre est réjouissant par son comique de répétition extraordinaire qui rythme les scènes autour de la machine à café comme toutes les séances pédagogiques. C’est une sorte de Laurel et Hardy de la pédagogie, avec des gags qui reviennent sans cesse. La réussite provient également du fait de ne pas nous avoir infligé des descriptions sans fin des personnages, mais de les pointer par un détail, une inscription en anglais sur un T-shirt, par exemple, qui suffit à les caractériserEn même temps, votre livre m’a déprimé. Bien sûr, on peut porter des jugements positifs, du type « Qu’est-ce qu’ils sont malins ! », mais cela ne débouche sur un aucun apprentissage réel. Ce qu’on attend d’un processus éducatif, c’est la découverte de l’autre. Or ce qui ressort de tous les propos tenus par les élèves, c’est que l’autre reste l’autre, qu’il n’est pas intégré mais rejeté. Jamais ces élèves ne s’intéressent à un autre langage, une autre figure, un autre monde que le leur…

F.B.
Il y a une grande différence entre nos deux livres. Je dirais que le mien n’est pas un roman sur l’école mais dans l’école. Celui de Pierre Jourde prend le métier d’enseignant comme une sorte de charpente à partir de laquelle va se dessiner son récit très ambitieux et réussi sur bien des points, inspiré des romans gothiques - on pense notamment à Huysmans - et mû par l’idée de refaire du Kafka à partir des IUFM, appelés ISFP (Institut supérieur de formation pédagogique). Festins secrets se situe bien au-delà d’un roman sur l’école et  s’inscrit dans une tradition du roman noir issue du XIXe siècle.

Mais au bout du compte, ce livre prétend dire des choses sur l’état actuel de l’école, supposée tyrannisée par la bureaucratie et rongée par le « pédagogisme ». Ce qui me pose problème, c’est que quelqu’un qui n’aurait que ce document pour se renseigner sur l’école en sortirait avec une représentation partiale. Dans mon roman, j’ai au contraire essayé d’oublier tout ce que je savais sur l’école, ou ce que j’aurais à en dire. Je suis, comme beaucoup, rempli de convictions sur l’école. Mais avec Entre les murs, j’ai voulu suspendre mon jugement, ce qui est une définition du roman dont je me sens proche. J’ai oublié ou feint d’oublier ce que je savais. J’ai essayé de reprendre les choses à zéro et de les prendre par le menu : des gestes, des paroles, des situations… Dans Festins secrets, votre personnage principal,  Gilles Saurat, rencontre rapidement au collège son collègue Zablanski, qui crache sa haine des élèves à tout bout de champ. Même si l’on peut arguer du fait qu’il s’agit d’un personnage et que ces propos n’engagent que lui, on voit bien que l’auteur a de la sympathie pour ce que dit Zablanski.



N’y a-t-il pas d’un côté un roman de la démocratie égalitariste, qui prendrait le risque de fleurter parfois avec la démagogie et de l’autre un roman qui exacerbe la rhétorique « républicaniste » voire réactionnaire sur l’école ?

F.B.
Pierre Jourde donne immédiatement la clef conceptuelle de l’école, avant même qu’elle ne soit décrite. Cette procèdure traverse tout le roman dans lequel aucune scène ne raconte une relation pédagogique. Son récit s’arrête à chaque fois devant la porte de la classe. J’ai fait le contraire. Je me suis dit : « essayons de parler des cours et de montrer un peu comment ça se passe ». Au lieu de quoi Pierre Jourde choisit de filtrer cette réalité à travers des discours généralisants sur ces élèves qui hurlent, crachent, se comportent en « barbares ». Or ces propos rejoignent les discours les plus alarmistes et les plus répandus sur l’école, ceux qui sont tenus par les soi-disants « républicains » et que je préfèrent appeler réactionnaires. Mais aussi par TF1, qui se repaît beaucoup de ce genre de faits divers, contredisant au passage l’idée selon laquelle ces prétendus « sauveurs de  lettres » seraient des « résistants ». Au contraire, ces discours constituent l’idéologie dominante. Et vous lui emboîtez le pas alors même que votre talent de romancier vous permettrait de les contourner.

P.J.
Apporter un jugement articulé au lecteur, c’est un procédé qui a tout de même été pratiqué par Balzac, Musil et bien d’autres. Mais je crois qu’il y a un malentendu sur le lien entre l’école et le roman. Très peu d’élèves apparaissent dans Festins secrets. Il sont, en effet, diaboliques ou pervers. De la même manière que les propos de Zablanski sur l’école ne sont pas catastrophiques, mais apocalyptiques. Cela tient au projet du livre qui ne consiste pas à tenir un discours sur l’école, même si j’ai quelques opinions sur le sujet, mais à faire le récit d’une paranoïa et d’un dédoublement. Le livre articule toutes sortes de discours déréalisants, depuis celui du principal jusqu’à la voix qui travaille le personnage principal de l’intérieur et qui va lui faire apparaître toute son expérience sous l’angle de la damnation. Y compris son expérience d’enseignant. Mais c’est un roman sur le déni du réel. Je ne renie pas le personnage de Zablanski. Il dit aussi des choses que je pense moi-même. Mais il occupe une fonction précise, manipulatrice, par rapport au personnage principal. C’est le fait de désespérer qui le perdra. Le projet de départ était de faire un roman qui fasse peur, un roman d’horreur à partir de notre quotidien social. D’où le plaisir d’aller vers les descriptions les plus noires, de faire du « gothique pédagogique ».



La littérature peut-elle tout se permettre ? A-t-elle une responsabilité particulière lorsqu’elle aborde des sujets aussi sensibles que l’école, les « cités », le racisme et l’antisémitisme ?

F.B.
Plus que la paranoïa, j’avais bien saisi le nihilisme, un des grands thèmes de ce roman de Pierre Jourde qui parvient à en décrire le fonctionnement interne.

Juste avant Entre les murs, j’avais écrit un essai sur Mick Jagger, dans lequel je me suis tout permis, comme de décider notamment qu’il était mort en 1969, parce que le chanteur des Rolling Stones est une créature mythologique, qu’aucune facétie ne déboulonnera jamais. Avec l’école, ce fut tout le contraire. Je me suis dit : « là, ça ne rigole pas, tu n’as pas le droit de faire n’importe quoi, essaie d’être le plus juste possible ». Je savais qu’en arrivant sur la place publique avec ce livre, beaucoup de lecteurs le prendraient comme un document sur la réalité de « l’école des banlieues », même si l’action de mon roman se passe à Paris. J’étais tenu à une certaine forme de responsabilité citoyenne. Ce que je reprocherais à Pierre Jourde, c’est qu’il instrumentalise un réel qui est hautement sensible. Laisser entendre que tous ces jeunes sont antisémites n’est pas une attitude responsable. Il y a, bien entendu, des problèmes de cette nature dans ces endroits. Mais le lecteur risque de prendre cette généralisation pour argent comptant, et sortir du livre en se disant que les banlieues sont infestées par un antisémitisme juvénile organisé.

Le romancier gagne à diviser le réel. Laissons aux sociologues le soin de généraliser. Le réel est beaucoup plus compliqué. A quoi a-t-on affaire la plupart du temps lorsqu’un gamin de quatorze ans dit : « M’sieur, les patrons, c’est les Juifs ». On a affaire à le plus souvent à un envieux, qui perçoit de manière déformée une réalité dans laquelle il y aurait d’un côté les Blancs qui seraient privilégiés et de l’autre les jeunes ghettoïsés de la cité. Je ne les victimise pas en disant cela, j’essaie de restituer la genèse et l’état mental de ce sentiment. Si pour eux l’autre c’est le « Blanc », le « punk » ou le « Juif », c’est parce que les Noirs, Arabes et Chinois vont dans des collèges ghettos désertés par les classes moyennes qui obtiennent des dérogations pour scolariser leurs enfants dans d’autres quartiers.

P.J.
Je crois qu’il faut se méfier des formules telles que « vous faites le jeu de », parce qu’elles n’ont pas toujours servi les meilleures causes. Ce qui me choque, c’est le déni de la réalité assez répandu parmi les gens de gauche qui soutiennent que l’antisémitisme n’existe pas chez ces populations-là, que ce n’est pas possible, qu’il ne s’agit pas d’un véritable antisémitisme, à savoir celui des lepénistes et des « petits Blancs ». De ce point de vue, je dirais que l’éthique du roman consiste à aller à l’encontre de ces dénis idéologiques de la réalité. Je crois qu’il y a en effet de l’antisémitisme dans les banlieues et qu’il est dangereux. Ma représentation de la réalité est un peu plus complexe que ce que vous laissez entendre. Dans le roman, les vrais grands manipulateurs ne portent pas un nom turc ou africain, mais bien français : ils s’appellent Hellequin. Mais je ne vois pas pourquoi, au nom du penser correct, on interdirait au romancier de prendre en compte des réalités gênantes.



François Bégaudeau se situe plutôt du côté du courant des « pédagogues » et approuve nombre de leurs réformes. Vous, Pierre Jourde, êtes plutôt sévère à l’égard de ce courant. Est-ce la résultante d’une expérience ?


P.J.
J’ai enseigné en collège et en lycée de 1981 à 1992 et je crois avoir été plutôt un bon pédagogue. Mais j’ai toujours pensé que la pédagogie était une science inexacte, extrêmement liée à l’individu qui l’exerce. L’invasion du pédagogisme a certes produit des théories mais pas grand-chose en terme de qualité d’enseignement. Il y a un vrai problème dans le système éducatif. Et cette faillite est un sujet qui n’est pas assez abordé par la création, à de rares exceptions près, comme Entre les murs, un grand roman sur l’école. Dans la mesure où la littérature a quelque chose à dire sur nos vies, l’éducation est une matière à traiter.

Je ne dirais pas que le niveau baisse. Mais peut-on, par exemple, considérer que cela a un sens de faire des études supérieures en étant asyntaxique à un degré devenu ordinaire chez l’étudiant moyen ? La formation des enseignants pose également problème. J’ai été directeur d’études à l’IUFM. Ce sont des machines monstrueuses dans lesquels il y a une déperdition d’énergie énorme alors qu’on pourrait donner quelques éléments de base sur le métier dans le cadre de l’université. Sans parler des théories pédagogistes fumeuses qui produisent des effets pervers sur les professeurs. Comme Marcel Gauchet, je crois qu’un bon prof, c’est d’abord quelqu’un qui est capable de dominer sa matière. Le savoir-faire s’ajoute à cette condition nécessaire. L’échec de l’école est patent : les élèves la traversent et en sortent comme ils y sont entrés. J’ai eu cette impression en lisant le livre de François Bégaudeau. Peut-être a-t-il dépassé l’intention de son auteur.


F.B.
Beaucoup de gens m’ont dit : « qu’est-ce qu’ils sont malins ces élèves, qu’est-ce qu’ils sont réactifs, ce sont des sophistes en herbe, des dialecticiens hors pair ». Et d’autres m’ont dit au contraire : « Nous sommes au coeur d’un désastre ! Avez-vous entendu comment ils parlent ? ». Les deux sont vrais. Ces élèves-là ont pour eux la brièveté. Et dans la brièveté il y a tout : la rapidité, mais aussi l’incapacité de se concentrer plus de trois minutes sur un même sujet. Mais il arrive qu’un élève rencontre Platon. C’est tout à fait conforme au métier d’enseignant, a fortiori en collège dit difficile : c’est à la fois le métier le plus déprimant du monde et le plus exaltant.

Cela dit, j’ai compris, en lisant Festins secrets, pourquoi il était si nécessaire à certains d’avoir fabriqué et d’avoir fait revenir le signifiant « barbare », terme déplorable utilisé à propos des jeunes de banlieue. On pourrait les appeler par plein d’autres noms, mais c’est celui-là qui fédère, du journal Marianne aux livres de Jean-Paul Brighelli. Au moins Pierre Jourde pousse-t-il jusqu’au bout le mot « barbare » puisqu’il le réinscrit dans une logique apocalyptique chrétienne. Il y a un désir du « barbare ». Cela apparaît très bien dans Festins secrets, qui est un grand roman sur ce qu’est la décadence. Comme Jacques Rancière dans Le maître ignorant je pense que le bon prof c’est celui qui sait se mettre à la place du mauvais élève et de se rappeler les moments de faiblesse qui ont marqué sa scolarité. Mais tous les pamphlétaires approximatifs font dire à leurs ennemis des choses qui n’ont jamais dites. Ils inventent un débat qui n’a pas lieu, entre les lucides qui alerteraient des problèmes et les angéliques jeunistes qui feraient du rap en classe. Or ce débat n’existe pas. Tous les pédagogues sont d’accord avec l’idée d’enseigner l’opéra à des quatrième. Le débat consiste à savoir ce que l’on fait pour les y faire accéder.

Propos recueillis par Marc Dupuis et Nicolas Truong pour Le Monde de l’éducation

1.
Beaucoup considèrent que le renforcement de l’autonomie de gestion et de pédagogie des établissements constitue la condition sine qua non sans laquelle l’Université française ne pourrait pas sortir de ses difficultés. Partagez-vous ce point de vue ? Ou cette question vous paraît-elle être plutôt un faux problème ou un problème secondaire ?Beaucoup considèrent que le renforcement de l’autonomie de gestion et de pédagogie des établissements constitue la condition sine qua non sans laquelle l’Université française ne pourrait pas sortir de ses difficultés. Partagez-vous ce point de vue ? Ou cette question vous paraît-elle être plutôt un faux problème ou un problème secondaire ?

Tout dépend de ce que l’on appelle autonomie. Depuis plus de vingt ans, les universités sont censées être autonome. En fait, il ne s’agit pour l’essentiel que d’une autonomie de façade. Les universités doivent répondre aux souhaits du ministère, sous peine d’une baisse des crédits qui leur sont alloués. Or les critères d’habilitation des diplômes, d’accréditation des équipes de recherche ou des écoles doctorales ne cessent de changer. On se retrouve dans une situation absurde, où les universitaires passent leur temps en réunions incessantes, à refaire des maquettes, à refondre des écoles doctorales, etc. L’autonomie de principe revient à une servilité de fait : les universitaires tentent de deviner et de devancer ce qu’on leur demandera de faire. L’autonomie devrait donc devenir réelle, en ce sens que l’interventionnisme permanent du ministère doit cesser, de même que doit cesser le changement permanent des critères d’habilitation et de financement. Il faudrait une évaluation indépendante, effectuée à des intervalles suffisamment espacés pour laisser aux responsables des équipes et des diplômes le temps de respirer et de développer une vraie politique de recherche et d’enseignement. Il serait bon en outre de modifier les critères de financement des universités. Aujourd’hui ils dépendent essentiellement du nombre d’étudiants, ce qui incite à la démagogie, au productivisme et aux choix purement quantitatifs. Enfin, si l’état doit rester engagé financièrement, l’autonomie réelle passe par une croissance des revenus propres des universités, donc, inéluctablement, par le libre choix, pour chacune d’elles, du montant des droits d’inscription, à la condition expresse que l’augmentation de ceux-ci s’accompagne d’une augmentation systématique du nombre des bourses accordées aux étudiants venant de milieux défavorisés, sous condition d’assiduité. Cela permettra une véritable justice sociale.

L’autonomie est un risque. Celui de la localisation, de la constitution de féodalités locales, se reproduisant par clientélisme. Il faut absolument lutter contre cet effet pervers, notamment dans le domaine du recrutement. Certaines garanties sont indispensables pour prévenir le choix du candidat, non sur des critères scientifiques, mais sur des critères de dépendances locales : abrogation de la réforme Allègre et retour à des commissions où tous les professeurs sont membres de droit. Augmentation des membres extérieurs dans les commissions. Enfin, il faudrait qu’un conseil d’administration qui désire casser une élection obtienne au préalable l’aval du CNU.


2.
Une réforme est en cours de préparation. Quelles recommandations adresseriez-vous aux auteurs du texte ? Quels écueils possibles vous paraissent devoir faire l’objet d’une particulière vigilance ? Quels progrès, au contraire, appelez-vous de vos vœux ?

Le fonctionnement de l’université est étroitement dépendant, en amont, du fonctionnement de l’école. La maîtrise de la langue et des bases du raisonnement est devenue un problème pour une proportion considérable d’élèves du secondaire. On ne fera rien à l’université si cette situation n’est pas modifiée.


Par conséquent, il faut aussi intégrer les IUFM dans les universités, et modifier la formation des maîtres, sur les bases de la didactique des disciplines et des savoirs fondamentaux.


De même, il faut rapprocher organismes de recherche et université. Que tous les chercheurs soient recrutés par les universités, et détachés pour des périodes de recherche modulables. Il est absurde que des chercheurs à vie ne communiquent jamais leurs recherches à des étudiants.


Supprimer le scandaleux statut de PRAG.


Faire mieux contribuer les jeunes chercheurs au suivi et au soutien des étudiants, sous condition de rémunération.


Créer des locaux décents, avec des bureaux et des lieux de vie. Que les universités soient conviviales.


Augmenter les places en résidences universitaires.


Prévoir des décharges de service suffisantes pour les universitaires qui acceptent des charges administratives. Cesser de distribuer les promotions et les congés de recherche au compte-goutte


Améliorer le soutien administratif du travail universitaire, en recrutant du personnel administratif qualifié.


Simplifier au maximum le système des examens, afin que les étudiants y comprennent quelque chose, et y augmenter la part des matières fondamentales.


Les églises médiévales s’ornent de fresques représentant les supplices qui attendent les damnés dans les royaumes souterrains. La télévision constitue l’équivalent moderne de ces représentations. Décors hideux et grotesques, comme dans les enfers de Bosch. Au fond de ces incendies roses, rouges et jaunes, des créatures à cravate se tordent en grimaçant. Elles règnent sur ces lieux désespérés. On croit que le diabolique se confond avec l’horreur et les ténèbres. Mais le diable est plus malin. Il a compris qu’il ne pourrait triompher qu’en donnant à ceux qu’il trompe toutes les apparences de la joie et du plaisir. Dans la télévision, pour l’essentiel, on se divertit. Les démons des églises et les bourreaux des crucifixions ricanaient. Les animateurs aussi. Avec l’air de flatter les pauvres êtres tombés entre leurs mains, ils les humilient et les abaissent. Ils s’appellent Cauet, Delarue, Sabatier, Foucault. Leur visage est peint d’un perpétuel sourire de dérision. Tout cela est idiot, semblent-ils dire, je suis idiot, vous êtes idiots, nous le savons bien, et nous devons nous en réjouir. Nous souscrivons à notre bêtise, elle est sans naïveté. Si la grâce est la beauté naturelle, spontanée, alors les créatures de la télévision sont à l’opposé exact de la grâce.

De l’humanité qu’elles malaxent dans leurs théâtres de dérision, elles exigent tout. Il faut que chacun se mette à nu, se livre entier à ce regard vide, à ce feu abstrait qu’on appelle Public. Public est le Moloch auquel on sacrifie. Il rend ses oracles par l’intermédiaire d’Audimat. Et les malheureux s’empressent d’accepter, ils livrent tout, leurs amours, leurs secrets, leur sexualité. Leur soumission n’a pas de borne. On assiste terrifié à ce dépouillement volontaire. Esclaves heureux, suppliciés hurlant de joie, damnés se tenant les côtes. Presque plus d’humanité, mais des caricatures d’êtres amputés de toute complexité. Vous êtes ainsi et c’est bien, ressasse la télévision, c’est votre choix et c’est bon, réjouissez-vous d’être vous. Et chacun, obéissant, de se singer lui-même. Les enfants apprennent tout jeunes que ce pandemonium est le réceptacle de toute valeur. Abreuvés de laideurs, de violence, de grimaces, ils deviennent des singes d’eux-mêmes, de petits êtres rusés et blasés. La fraîcheur enfantine, grâce à la télévision, aura un jour déserté ce monde.

Lorsqu’elle ne divertit pas, la machine prétend informer. Pour cela, il lui faut du sang, de la mort. Tout comme dans le divertissement. Ou du pittoresque et de l’anecdote. Ou des des scandales. Ou du sport. Ou de la politique devenue sport. On finit par ne plus faire la différence entre réalité et divertissement. La télévision transforme le réel en un immense Disneyland où le sang, la mort, le pouvoir constituent des attractions au même titre que le match de foot, le Loft, L’Ile de la tentation ou Qui veut gagner des millions. La politique est réduite à ses formes les plus anecdotiques, les plus triviales, narcissisme, guerre de chefs et de clans, luttes d’influence, vie privée du prince, garde-robe de la princesse. C’est ce qu’ils appellent « décryptage ». La télévision sape ainsi plus profondément les valeurs démocratiques que n’ont jamais pu le faire toutes les ligues d’extrême droite. Elle fabrique le nouvel individu sans contenu et sans culture, mais content de l’être, atomise la société, conditionne les jeunes esprits à l’argent, à l’exhibition et au narcissisme, transforme la littérature en marchandise et en commerce de pauvres secrets intimes.

Pour bien transformer le monde en spectacle, les créatures grimacières de l’écran se gardent de vérifier l’information, romancent, inventent, amplifient, remâchent les nouvelles données par les autres et les ressassent jusqu’à l’écoeurement. Elles s’expriment dans une langue approximative, constituée de clichés épuisés, de stéréotypes. Le réel n’est plus que ce qui a été déjà dit par les autres médias. La télévision parle d’elle-même. L’événement n’est pas le fait mais ce qui a été montré par la télévision. Et elle finit par faire croire aux hommes que c’est là le monde. Elle répète que ce qu’elle leur montre est ce qu’ils désirent voir, qu’ils sont ainsi. A force de l’entendre, ils finissent par s’en convaincre. Ils singent la télé, parlent comme la télé, pensent comme la télé, aiment comme la télé. Ils sont devenus une fiction télévisée. Le monde est devenu télévision. Elle nous veut tous, et elle nous détruit.

Il était une fois une partie du monde appelée France. C’était un îlot de prospérité, de paix et de liberté dans un monde de misère, de tyrannies et de guerre. Les Français employaient leurs privilèges à devenir plus intelligents et plus cultivés. Ceux qui se chargeaient de les informer tentaient de les amener à une meilleure connaissance du monde, d’enrichir leur langage, d’éveiller leur esprit critique.

Non, c’est une blague. En France, à cette époque, la plupart des citoyens ne connaissaient ni la loi, ni le fonctionnement de la justice, ni celui de leurs universités, ni la constitution de leur état, ni la géographie du monde qui les entourait.

Un des plus grands chefs d’orchestre du monde dirigeait le Don Juan de Mozart. Les journalistes consacraient l’interview à lui demander s’il n’avait pas oublié son parapluie, en cas d’averse. Un prince d’opérette faisait des enfants un peu partout. Cela constituait une information prioritaire. Chanteurs et acteurs bredouillaient à longueur d’antenne, dans un vocabulaire approximatif, des idées reçues.

Des guerres rayaient de la carte des populations entières dans des pays peu connus. Mais les Français apprenaient, grâce à la télévision, qu’un scout avait eu une crise d’asthme. Il en était mort. Ça se passait dans une forêt. Tout le pays pouvait contempler de beaux effets de contre-jour sur les vieux chênes témoins du drame.

L’essentiel des informations était consacré à des gens tapant dans des balles. Il y avait une récompense. « On la veut tous », titraient les journaux, n’imaginant pas qu’on puisse penser autre chose. On passait à longueur d’année des interviews de joueurs. On leur demandait s’ils pensaient gagner ou pas. Ils répondaient, avec une élocution bien appliquée, que oui, non, peut-être ; ils ajoutaient toujours : « c’est à nous maintenant de concrétiser ». Un coup de tête durant un match devenait une affaire nationale.

L’information politique, en France, était instructive. Les journalistes interrogeaient le chef de l’état pour savoir s’il donnait des coups de tête, lui aussi. Les citoyens apprenaient qu’il avait mangé des cailles ou que sa femme avait porté la veille un tailleur gris. Pour animer le débat démocratique, les journalistes se demandaient si un tel envisageait d’être candidat, pensait à l’envisager, ne renonçait pas à y songer.

Les journalistes informaient les Français sur eux-mêmes. On les interrogeait dans les embouteillages pour savoir s’ils trouvaient ça long. Pendant les canicules pour savoir s’ils trouvaient ça chaud. Pendant les vacances pour savoir s’ils étaient contents d’être en vacances. On montrait, aux informations de vingt heures, des images du poisson rouge, que le vacancier laissait à la maison. La voiture du Français était bleue. Il avait trois enfants. Ils jouaient à la gameboy pendant le voyage. Ensuite on voyait le Français au bord de la mer. Il trouvait qu’elle était bonne.

On demandait au premier venu ce qu’il pensait de n’importe quoi, et cette pensée était considérée comme aussi digne que celle des plus grands philosophes. Après quoi on informait les citoyens de ce qu’ils avaient pensé. Ainsi, les Français se regardaient. Ils se réjouissaient d’être tels que leurs journalistes leur montraient qu’ils étaient. Incultes et contents. Les journalistes, convaincus d’avoir affaire à des imbéciles, leur donnaient du vide. Le public avalait. Les journalistes y voyaient la preuve que c’était ce qu’il demandait.

Tout cela a authentiquement constitué l’essentiel des informations livrées aux Français durant le début de l’été 2006. Et c’est ainsi que, dans un océan de misère, la France, havre de paix, fut aussi un îlot de connerie.

Ce discours est à la disposition de tout ministre de l’éducation, directeur de cabinet, conseiller, recteur, président d’université qui désirerait en faire usage dans les circonstances idoines, moyennant une somme modique et une participation aux frais d’envoi. Utile en cas de panne d’inspiration dans tout symposium, conseil scientifique, réunion de travail, meeting électoral, voire noces et banquets. Une cassette pour play back est également disponible. Douze voix et accents au choix : tribun chaleureux du sud-ouest (basse), technocrate parisien (baryton ou ténor), grande politicienne sincère (soprano), etc. Envoi sous pli discret


I

Mesdames, Messieurs

Depuis plusieurs années, notre pays est engagé dans la belle et noble tâche de la modernisation de l’enseignement, afin que des jeunes gens toujours plus nombreux puissent poursuivre des études toujours plus longues, sanctionnées par toujours plus de diplômes. Eh bien ce combat n’est pas encore gagné, l’adversaire est encore debout. Nous l’avons à peu près débouté du primaire et du secondaire, il résiste encore dans quelques bastions de la forteresse universitaire. Il nous faut à présent porter le coup définitif qui l’abattra. Mais je vois s’arrondir vos lèvres tuméfiées de surprise, mesdames et messieurs, et de vos gosiers gonflés d’indignation jaillir un cri unanime : qui, grands dieux, pourrait vouloir s’opposer à un si généreux projet ? Qui ? Tous les conservatismes et les corporatismes, toute la féodalité enseignante qui n’entend pas abandonner ses privilèges. Leurs discours pernicieux séduisent encore, hélas, quelques âmes naïves. C’est pourquoi il nous faut mettre définitivement à nu leurs sophismes.

Pour le diplôme obligatoire

Pour mieux corrompre les esprits, les forces de l’immobilisme partent d’une constatation bien réelle hélas : beaucoup trop d’étudiants échouent en première année, et l’université ne remplit plus son rôle de promotion sociale. Mais ils en rejettent la responsabilité sur l’enseignement primaire et secondaire, en calomniant toutes les réussites, tous les acquis des grandes réformes démocratiques modernes : les passages automatiques en classes supérieures de tous les élèves, meilleurs et moins meilleurs démocratiquement couronnés d’identiques lauriers ; l’extinction de ces dinosaures que sont la concentration, l’attention, la transmission du savoir et l’autorité, au profit de la libre expression et de l’animation. C’est à tout cela que l’on forme nos enseignants dans les IUFM, et l’école s’en trouve bien. Eh bien, mesdames et messieurs, c’est justement par l’introduction de telles méthodes à l’université que nous vaincrons. Elles ont fait leurs preuves en matière de résultats : aujourd’hui, presque tous les jeunes gens parviennent au niveau du baccalauréat, et près des trois quarts réussissent.

L’université doit prendre exemple sur le lycée, qui lui-même a su s’inspirer du collège et de l’école primaire. Des ministres éclairés ont décidé que les jeunes devaient réussir en grand nombre. On les a fait réussir en grand nombre. La grande quantité des réussites prouve irréfutablement que l’école est de bonne qualité. Il suffit donc de décider qu’une grande quantité d’étudiants réussiront à l’université. Directeurs de cabinet, recteurs, présidents d’université feront tout pour satisfaire le vœu de la nation tel qu’il s’exprime par la voix du ministre. Les chiffres ne tarderont pas à vérifier le souhait ministériel, et il ne restera plus qu’à constater la qualité des études universitaires. Ce serait si simple, si satisfaisant ! Eh bien non, il faut toujours que quelques réactionnaires freinent le progrès. Osons, mesdames et messieurs ! Relevons le défi des 100% de réussite au baccalauréat, à tous les examens, ce à quoi nous ne sommes pas encore parvenus en dépit de toutes les réformes et de toutes les instructions données aux examinateurs. Pas d’hésitation : si le baccalauréat persiste trop longtemps à se refuser à ces généreux objectifs, le baccalauréat disparaîtra ! Si les examens s’opposent à la réussite, supprimons les examens.

Cependant, à quoi sert cette réussite, si le tiers des bacheliers, pourtant nantis d’un vrai diplôme, échouent en première année d’université ? Il faut que cela cesse. Que l’on n’échoue plus non plus en deuxième année, ni à la licence. Plus d’échec, plus de sélection : tel est le mot d’ordre démocratique des syndicats étudiants. Il faut se féliciter que les pouvoirs publics les aient entendus, et s’évertuent depuis des années à lutter contre la sélection. Ce système a l’avantage de contenter tout le monde : les étudiants sont contents ; les parents des étudiants sont contents ; les ministres et les journalistes sont contents, qui peuvent exhiber de bons résultats.

Mais ce n’est pas encore assez. En effet, mesdames messieurs, une fois que le droit imprescriptible et démocratique à la licence aura été accordé à tous, sans distinction de compétences et de savoir, il restera une bastille à prendre, la forteresse ultime des privilèges : les concours d’enseignement. Car même si la licence permet d’entrer à l’IUFM et de devenir professeur des écoles, ce n’est encore qu’une aumône faite au peuple étudiant. La sélection perdure dès qu’il s’agit d’obtenir des concours comme le Capes ou l’agrégation. Et quelle sélection ! Impitoyable, féroce. Seuls survivent au carnage une poignée de nantis. Il s’agit de prendre d’assaut ce dernier symbole des inégalités : que l’on garantisse au moins le Capes à chaque étudiant. Certains persistent à refuser d’accorder à l’étudiant la juste rétribution de son effort sous prétexte qu’il serait trop faible. Mais trop faible au nom de quoi, par rapport à quoi ? La démocratisation, mesdames et messieurs, ne souffre pas ces exclusions et ces discriminations. Elle signifie que chacun doit obtenir son diplôme, parce que chacun, par principe, y a droit. A qui donner, sinon aux faibles ? Nous aurons écrasé la féodalité professorale lorsque le droit au diplôme pour tous sera inscrit dans la constitution.

La solution pédagogique

Et cet objectif n’est pas si difficile à atteindre qu’on le prétend. Les universitaires demandent volontairement aux étudiants des choses trop difficiles pour eux, ils ne les aident pas assez. Ce n’est pas moi qui le dis, mesdames et messieurs, ce sont les spécialistes de la spécialité, éditorialistes, didacticiens, réformateurs ministériels, techniciens de la pédagogie qui se penchent régulièrement au chevet de l’université. Pour ces graves théoriciens, il est urgent d’enseigner autrement. Et cela signifie : toujours plus de pédagogie. Oui, mesdames et messieurs, la pédagogie ! le voilà bien, le poumon de l’enseignement. Un exemple concret nous permettra de mieux prendre la mesure de la misère pédagogique, source de la plupart des maux dont souffre l’université. J’ai voulu enquêter sur le terrain, et j’ai suivi durant un semestre un cours d’histoire littéraire du XIXe siècle en première année de Deug de lettres. Comme vous le savez, l’enseignement dans nos universités fonctionne désormais par semestres, afin de permettre à nos étudiants d’étudier sur le même rythme que leurs condisciples européens. Un jeune bachelier qui se retrouve dans ce monde inconnu qu’est l’université ne dispose donc plus que de douze séances, au lieu de vingt-quatre, pour se familiariser à des matières entièrement nouvelles, après quoi il doit passer l’examen. Toutefois, le désastre qui s’ensuit ne saurait être imputé, même partiellement, à cette saine réforme, comme des esprits malveillants l’insinuent. Il suffirait que les universitaires consentent à s’adapter et renoncent aux cadences infernales qu’ils imposent à des jeunes gens souvent complètement étrangers à la matière qui leur est enseignée. Il faut en effet être conscient du fait que de très nombreux étudiants se retrouvent un peu par hasard dans les filières générales, sans motivations ni compétences particulières. Eh bien, mesdames et messieurs, au lieu d’adaptation et de pédagogie, c’est à un triste spectacle que j’ai assisté, durant un semestre, dans une université dont je préfère taire le nom.

Un bien triste exemple

Le mandarin irresponsable qui pérorait devant une centaine d’étudiants a gavé ces malheureux d’une invraisemblable quantité d’informations et de notions aussi amphigouriques que superfétatoires. En douze petites séances, le pédant a évoqué les enjeux politiques de la révolution française, montré que le XIXe siècle correspondait à l’avènement de la bourgeoisie comme classe dominante, évoqué à ce sujet Balzac, Stendhal, Flaubert et Zola. Il a également lié à la révolution et à ses conséquences l’ascension de l’individu en littérature (rendez-vous compte du niveau d’abstraction !), et à ce sujet parlé du romantisme. Une dizaine de mots infiniment trop spécialisés ont été prononcés, tels que « Chateaubriand », « Nerval », « Michelet », qu’il a fallu écrire au tableau. Enfin, passant les bornes de l’obscurité élitiste, on évoque la poésie à la fin du XIXe siècle, on montre, exemples à l’appui, ce qu’est un sonnet, un poème en vers libres. Rendez-vous compte, mesdames messieurs, de la quantité de notions inconnues et difficiles à absorber, et mettez-vous à la place de ces jeunes ! Il fallait s’y attendre, l’examen, composé de quelques questions de cours portant sur des textes au programme, s’est révélé désastreux. Sur cent copies, dix étaient blanches. Quatre, à une question sur un sonnet de Verlaine, commençaient par : « Dans ce roman, l’auteur… ». Douze étaient rédigées dans une langue qu’on ne parvenait pas à comprendre. Quatorze comportaient plus de trente fautes d’orthographe (« l’auteur tente d’exprimait sur sa mélancolie dont il était prit. »). Dix expliquaient que Verlaine est un poète surréaliste du XVIIIe siècle. Vingt, à une question sur les personnages de La Chartreuse de Parme, définissaient la comtesse Sanseverina comme une « bourgeoise ». A propos de l’exil de Victor Hugo, une étudiante y voyait une conséquence de l’affaire Dreyfus (en 1815). Au vu de ces résultats insuffisants, j’ai demandé au professeur s’il ne pensait pas qu’il serait temps de se remettre en question. J’espérais une lueur de conscience de sa part. Espoir déçu : l’individu a repris la rengaine élitiste et réactionnaire, déplorant que des jeunes gens inscrits dans une filière littéraire et titulaires du baccalauréat ne possèdent pas de leur propre langue une maîtrise suffisante pour énoncer par écrit une ou deux idées simples, et que de jeunes citoyens ignorent après douze ans d’école en quoi au juste a consisté la révolution française.

Voilà, mesdames et messieurs, le discours des professeurs barricadés dans la forteresse universitaire, désespérément accrochés à une conception poussiéreuse de l’enseignement, protégeant leurs privilèges de caste. Tout au contraire, l’éditorialiste spécialisé, le chef de bureau au ministère, le chercheur en pédagogie s’écriera : tout ça n’arriverait pas avec de la pédagogie ! Le poumon, vous dis-je !

Car enfin, ce prétendu enseignant se plaisait à remarquer une faute tous les cinq mots, au lieu de se réjouir des 80% de mots bien orthographiés ! D’ailleurs l’orthographe est un facteur injuste de ségrégation sociale. Mieux : l’orthographe est le cœur réactionnaire de la langue (laquelle, on le sait, est fasciste). Quant au poème nommé roman, et Verlaine poète surréaliste du XVIIIe siècle, au fond, mesdames et messieurs, quoi de plus vrai ? La fraîcheur de ces étudiants leur permet des audaces théoriques fulgurantes dont sont bien incapables les mandarins repliés sur leurs savoirs morts. Les jeunes ont tout à nous apprendre. A condition de savoir les écouter : le poumon !

Pour la réforme permanente

La prétendue absence de compétence qui permet de recaler l’étudiant n’est en réalité qu’un effet de la mauvaise organisation des études. De nombreuses réformes positives ont déjà été faites, il faut souhaiter qu’elles se poursuivent, toujours dans le sens de la démocratisation. Dieu merci, le Ministère de l’Education nationale regorge de penseurs, de pédagogues, de hauts fonctionnaires dévoués. Chacun a son idée, chacun produit bon an mal an son projet, enrichit la réflexion de la théorie inédite, du règlement nouveau qui lui permet d’apporter sa pierre au grand édifice de la réforme permanente. Il faut se féliciter que les divers changements de ministres n’interrompent pas cette inexorable montée vers le progrès par la réforme. A chaque rentrée universitaire ou presque, professeurs et étudiants, au lieu de s’encroûter dans de malsaines habitudes, découvrent ainsi une nouvelle organisation des études, de nouvelles modalités d’examen, de nouveaux modes de recrutement des enseignants, de nouveaux principes d’organisation des centres de recherche, et, bien entendu, de nouveaux sigles pour désigner les diplômes, les centres, les matières (ULM 2, FLG 4, PLPG 7 bis….), car les renouvellements authentiques passent par les changements de dénomination. Tout cela n’est-il pas extrêmement rafraîchissant ? C’est une sorte de jeu de piste permanent. Voilà qui entretient la souplesse intellectuelle. Quel fascinant spectacle, mesdames et messieurs, que celui de ces professeurs de haut niveau, de ces savants, des ces syndicalistes étudiants plongés dans le grand bouillonnement de la réforme permanente ! Ce ne sont que réunions, groupes de travail, commissions, assemblées plénières, conseils, documents préparatoires, circulaires, rapports, expertises, comptes-rendus, évaluations, plans quadriennaux. Et toute cette énergie, tous ces cerveaux, parmi les plus performants du pays, se dépensant sans compter dans ce seul but : faire en sorte que, par tous les moyens possibles, en repensant sans cesse les examens, la notation, les matières, chacun obtienne, sans distinction de mérite, le diplôme auquel son inscription à l’université lui donne droit. Voilà au moins une activité utile, qui justifie le salaire que la nation donne à ses universitaires, plutôt que de les payer à de stériles recherches qui n’intéressent personne. Pendant qu’ils rédigent des rapports ou vont de réunion en réunion, ils ne gaspillent pas l’argent du contribuable dans des bibliothèques poussiéreuses.

La richesse des réformes et autres innovations pédagogiques entraîne quelque complexité. Dans cette permanente mutation, il faut se hâter de comprendre une réforme (cela exige beaucoup de réunions et de lectures de circulaires) avant que n’arrive la suivante, qui l’annule ou s’y surajoute. Le professeur et l’étudiant modernes se doivent aujourd’hui d’être adaptables et souples : on ne peut que s’en féliciter. Il leur faut très vite repérer les classements et regroupements de modules, unités d’enseignement, matières, comprendre comment on note les matières à progression d’un semestre sur l’autre, ce qu’est un passage a minima, quelles en sont les conditions, dans quel module est la matière enseignée, comment les modules se compensent entre eux ou non, quelles matières sont à repasser à la session de rattrapage lorsqu’on a échoué à la première, quels sont les différents coefficients, etc.

Nous n’entrerons pas dans les arcanes extrêmement complexes de la notation et de l’organisation des études. Leurs subtilités présentent certes de légers inconvénients. On rencontre encore trop d’étudiants qui s’y perdent, ce que l’on doit regarder avec indulgence en considérant que les professeurs n’y voient pas beaucoup plus clair qu’eux. Eh oui, mesdames messieurs, il est encore trop fréquent, dans nos universités, d’entendre des enseignants avouer qu’ils ne comprennent pas tel ou tel point dans le système de notation. On pourrait envisager des séances de formation permanente à la réforme permanente. Quant aux étudiants, un moyen très simple permettrait de remédier à cette situation : il suffirait de créer une nouvelle matière, qui compterait dans l’obtention du diplôme : l’unité de valeur organisation du cursus (U.V.O.C). L’étudiant pourrait utilement consacrer une ou deux heures par semaine à l’étude de la façon dont sont aménagées ses études.

Ces infimes incommodités sont très largement compensées par les bienfaits de la réforme permanente et de la complexité croissante des notations. D’abord, l’étudiant ne voit plus très clairement de quelle manière une note est comptabilisée, ce qui enlève à celle-ci son caractère par trop définitif, et donc traumatisant. Tout se dissout dans la brume rafraîchissante des modules et des compensations. Ensuite, ce système si finement calculé de compensation, de rattrapages, d’options, de matières à progression et j’en passe, produit cet admirable résultat qu’un étudiant peut obtenir son Deug dans une matière donnée en l’ayant qu’à peine pratiquée et en y ayant obtenu des notes médiocres. Voilà qui permet de pallier l’excessive spécialisation de l’université.

D'autre part, comme l’ont très bien vu les conseillers du ministère dans leur zèle réformateur, si trop d’étudiants échouent en première année, ce n’est pas du tout, comme des esprits chagrins et conservateurs l’ont insinué, parce qu’ils n’ont pas de maîtrise suffisante de la langue pour rédiger un court texte clair et organisé. Non, mesdames et messieurs, et c’est une idée aussi lumineuse que révolutionnaire qui a germé dans le cerveau fécond des fonctionnaires ministériels : l’échec des étudiants en première année vient de ce qu’on les a mal orientés ! On a donc imaginé un dispositif pratique et généreux, la découverte. L’étudiant assiste à des cours dans d’autres matières, d’autres départements. Si cela lui plaît, il a trouvé sa voie, et peut changer son orientation au second semestre. Bien sûr ce va et vient d’étudiants entre les départements implique des contraintes nombreuses, une organisation complexe, mais le jeu en vaut la chandelle : pourquoi, mesdames et messieurs, un étudiant nul en français ne serait-il pas excellent en philosophie ? ou en version anglaise ? c’est tout le mystère de la vocation, et sans doute la meilleure explication qu’on ait trouvée à ce jour de l’échec massif en première année. Certes, des esprits chagrins feront remarquer que cette réforme n’a encore rien donné. Attendons qu’elle porte ses fruits ! D’ailleurs le zèle réformateur ne doit pas s’arrêter à de provisoires absences de résultats, une nouvelle réforme viendra reprendre le flambeau et accomplir ce que la précédente n’a pas eu le temps de faire.

Pour le soutien pédagogique

Quoi plus de beau, mesdames et messieurs, que le spectacle de la vieille université renonçant peu à peu à ses habitudes désuètes, à ses savoirs abstrus, pour prendre par la main la jeunesse, pour l’aider, la soutenir, pas à pas, sur le chemin d’une réussite toujours plus facile ? Ce qui était autrefois un sentier rocailleux, rebutant, hérissé d’obstacles, devient à présent un chemin aplani, agréable, semé de fleurs. Les étudiants peuvent faire appel à un tuteur qui les aide à reprendre les matières où ils auraient des difficultés ; des cours de méthodologie permettent d’apprendre par exemple à rédiger une dissertation. Ce n’est pas, en effet, parce qu’un étudiant a le baccalauréat qu’on est automatiquement en droit d’exiger de lui qu’il sache pratiquer les exercices du baccalauréat. On peut espérer d’ailleurs qu’une saine réforme viendra un jour mettre un terme à ces exercices obsolètes pour les remplacer par de modernes Q.C.M. Enfin, de plus en plus, des cours de technique d’expression permettent à l’étudiant d’apprendre comment faire une phrase, quand employer un subjonctif, ce qu’est une subordonnée relative. Ces innovations dans l’enseignement universitaire, couplées avec l’indispensable pédagogie, permettront au pays de former des générations de jeunes gens autonomes et d’un haut niveau scientifique.

Malheureusement, constatons-le avec tristesse, les universitaires ne sont pas tous à la hauteur de cette tâche exaltante. Trop d’entre eux croient encore que l’exigence intellectuelle est un élément indispensable de leur métier, et qu’un examen universitaire doit sanctionner des compétences de haut niveau. Ceux-là n’ont pas compris que le métier de l’universitaire moderne, comme celui du professeur de lycée, consiste à délivrer la plus grande quantité de diplômes possibles et à faire des réunions pour bien se pénétrer des réformes en cours. Il s’agit donc, pour s’assurer que les universités disposeront de professeur dociles aux impératifs de la réforme permanente et du droit au diplôme, de changer leur mode de recrutement.


II

Mesdames et messieurs,

J’espère vous avoir convaincus que seul un corps enseignant renouvelé pourra nous permettre d’aboutir, grâce à la réforme permanente, au diplôme garanti. Nous verrons aujourd’hui comment finaliser ce grand projet, initié depuis quelques années par de courageux acteurs de ce qu’il faut bien appeler la Renaissance Académique.

Pour un meilleur recrutement des universitaires De quels enseignants l’université nouvelle que nous appelons de nos vœux a-t-elle besoin ?

Autrefois, les professeurs du secondaire et du supérieur avaient du temps libre. On les payait à ne pas faire grand-chose. A quoi consacraient-ils ces confortables loisirs ? A écrire, comme Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, ou, comme Wladimir Jankelevitch, Le Je-ne sais-quoi et le presque-rien. A quoi et à qui cela peut-il servir, je vous le demande ? Autant parler de parasitisme. Alain Savary, le premier ministre de l’Education de François Mitterrand, a augmenté le temps de service des universitaires de 50 %. Mesure symbolique, qui préludait à une véritable mise au pas et au travail de tous les enseignants. Désormais, ils se consacrent tout entiers à l’enseignement, au suivi des élèves, aux projets d’établissements, aux copies, aux réformes et aux réunions. Saines occupations. Ils ne perdent plus de temps à faire des thèses ou des livres superflus. Il s’agit d’en finir avec cette pénible espèce de bon à rien qu’est l’intellectuel français. Il est d’ailleurs en voie d’extinction, grâce à la politique moderne de l’éducation, qui fabrique des fonctionnaires voués à l’administration et à la pédagogie. Foin de ces grotesques savants qui se consacrent toute leur vie à des spécialités mortellement ennuyeuses. Certains responsables de l’université de Megève l’avaient bien compris, qui, dans un cursus de littérature, considéraient qu’il fallait placer l’informatique dans les matières fondamentales et la littérature du moyen-âge dans les options. Hélas, quelques réactionnaires ont torpillé cette audacieuse tentative.

Première priorité : l’animation et la technique d’expression. A cet égard, la récente publication des postes d’universitaires offerts au concours en littérature française est appelée à faire date. Nous entrons dans une ère nouvelle. En effet, l’université française n’a recruté en 2003 aucun maître de conférences en littérature du XIXe siècle. Hugo, Zola, Flaubert, Maupassant, Rimbaud sont des hommes du passé. Comme tels, ils ne sauraient constituer des priorités. En revanche, les universités proposent force postes de spécialistes de la technique d’expression ou de la didactique. Il s’agit avant tout de montrer aux jeunes gens comment on fait des phrases. A ce rythme de modernisation, on peut espérer, d’ici quelques années, que les universités recruteront des spécialistes de la taille du crayon, du coloriage et de la fabrication d’objets décoratifs en papier mâché pour la fête des mères. Car la véritable modernisation, mesdames et messieurs, je n’hésite pas à le dire, est un apprentissage de la régression.

Deuxième priorité : l’université a grand besoin de fonctionnaires disciplinés, prêts à appliquer avec zèle les instructions données par la hiérarchie. Les universitaires de demain, mesdames et messieurs, ne seront plus ces clercs moyenâgeux qui voyageaient de ville en ville, faisaient le tour d’Europe des bibliothèques et des universités. Assez de cosmopolitisme ! L’universitaire qu’il nous faut c’est l’homme du cru, celui qui est né au pays, qui n’en a pas bougé. En plus de la technique d’expression, il fera de l’animation culturelle, enseignera les beautés de la culture locale, voire du patois local, dans un sain esprit de résistance à ce parisianisme qui nous tue. Mais où, mais comment trouver l’homo academicus de demain ?

Il faut d’abord cesser de recruter des universitaires trop diplômés. Autrefois, pour enseigner à plein temps à l’université, il fallait généralement être titulaire d’un concours d’enseignement, mais surtout avoir soutenu une thèse, publié des articles, avoir été qualifié par le Conseil National des Universités. Aujourd’hui, bien souvent, un simple concours d’enseignement suffit. On est PRAG. Un PRAG travaille deux fois plus que les autres, on l’emploie à apprendre aux étudiants comment on compose une phrase correcte. Bref, le PRAG est un enseignant vraiment utile, vraiment rentable. Un seul PRAG évite de recruter deux universitaires trop qualifiés et trop payés. Le PRAG, mesdames messieurs, tel est l’avenir de l’enseignement supérieur.

Jusqu’à présent, les universitaires sont élus par d’autres universitaires réunis en commissions dites « de spécialistes », c’est à dire, comme leur nom l’indique, compétents pour juger du dossier scientifique du chercheur qui se présente pour occuper un poste. Il va sans dire, mesdames messieurs, que ce mode de recrutement pervers nous éloigne des impératifs de l’université moderne. Vous avez compris qu’il lui faut des gens capables de continuer dans le supérieur l’enseignement du lycée et du collège. Le regretté Claude Allègre, dont toute les interventions ont été, comme on le sait, lumineuses et décisives, avait déjà accompli un grand pas vers une réforme salutaire du recrutement en modifiant la composition de ces commissions. Autrefois, tous les professeurs, c’est à dire des spécialistes reconnus dans leur discipline, en étaient membres de droit. Désormais il faut constituer des listes, passer par l’élection. A la dictature du savoir, dont nous ne voulons plus, se substitue ainsi heureusement la démocratie des listes syndicales et la saine émulation des clans. Mais cela ne suffit pas toujours. Des étrangers bardés de diplômes et de publications persistent à se présenter sur des postes qui devraient être réservés à des autochtones plus modestes et plus pénétrés des nécessités locales. Comment écarter ces représentants de l’université dont ne voulons plus ?

Grâce au profil à moustaches. Le profil à moustaches, mesdames et messieurs, est un subtil artifice permettant de faire croire qu’un concours est ouvert à tous - car il faut toujours, c’est très important, sauvegarder les apparences de la liberté - tout en le réservant à celui qu’on a déjà choisi à l’avance. Il suffit de donner au poste un intitulé correspondant à peu près à celui de la thèse du candidat que l’on veut faire élire. J’ai sous la main un animateur docile, qui a soutenu une thèse sur le thème des portes et des fenêtres dans le vaudeville suisse de la fin du XVIIIe siècle. Il suffit de publier au Journal officiel que mon université a un urgent besoin d’un poste de spécialiste des portes et fenêtres dans le vaudeville suisse de la fin du XVIIIe siècle. On peut ainsi élire les bons candidats, ceux que l’on connaît bien, avec lesquels peuvent s’instaurer de fructueuses relations de dépendance locale. La décentralisation, le renforcement des pouvoirs locaux, voilà, mesdames et messieurs, la vraie, la grande modernisation. C’est mon opinion, et je la partage.

Un bon exemple d’une attitude positive et moderne a récemment été donné par l’université de Guebwiller. Son département des lettres comporte plusieurs spécialistes du XXe siècle, aucun du XVIIe et du XVIIIe. Un établissement rétrograde eût demandé à recruter un enseignant assurant ces matières. C’eût été compter sans le dévouement des autorités guebwilleroises à la cause de la décentralisation. Qu’importe, au fond, que des étudiants en lettres reçoivent une quelconque formation sur des époques aussi démodées ? Racine et Voltaire ne sont pas pédagogiques, ni modernes. Les autorités guebwilleroises disposaient sur place d’une enseignante habitant Guebwiller depuis longtemps, spécialiste du XXe siècle, et ayant soutenu sa thèse sur le roman d’espionnage francophone avec un professeur guebwillerois. Pour s’assurer de recruter la bonne candidate, les autorités guebwilleroises mirent au concours un poste de maître de conférences spécialiste du roman d’espionnage francophone, dont le département de littérature avait un si urgent besoin. L’égalité d’accès pour tous aux concours doit être respectée, certes, mais il y a des limites. Pour une véritable université démocratique, les candidats du cru doivent êtres considérés comme plus égaux que les autres.

On voit ainsi, particulièrement à Guebwiller, université d’avant-garde, mais aussi ailleurs, des conseils d’administration, après consultation des dossiers, rapports, auditions, votes de la commission, information de l’heureux élu, casser systématiquement l’élection de professeurs qui ne sont pas du cru. On voit des électroniciens s’introduire dans des commissions littéraires pour élire un latiniste local. On voit un candidat local élu par une commission ne comportant rigoureusement aucun spécialiste de la matière qu’enseignera ce candidat une fois élu. On voit des universités recruter le fils du maroquinier du coin, la femme du doyen, l’épouse du directeur du département. C’est au prix d’une telle fermeté dans les principes, mesdames et messieurs, que se bâtira l’université de demain. Car plus on est local, plus on est mondial. Cette souplesse, cette bonhomie familiale ou tribale dans la distribution des postes ne sont-elles pas caractéristiques des pays jeunes tels que le Congo, la Colombie, la Syrie, le Turkménistan ou la Birmanie ? Le Tiers monde nous montre la voie.

Je propose un nouveau concept : le bananisme. Le bananisme, voilà l’avenir"

Le bananisme, mesdames et messieurs, c’est la politique éducative et culturelle des temps modernes. Elle comporte trois volets :

1
Une distribution générale et démocratique de diplômes. Avec le bananisme, dans la future république, chaque citoyen fera précéder son nom de l’appellation « professeur » ou « docteur ».


2
Le remplacement des ennuyeux contenus scientifiques par l’art de la rédaction d’un curriculum vitae (avec beaucoup de pédagogie).


3
Chacun disposant du diplôme auquel la constitution lui aura donné droit, le recrutement obligatoire des professeurs, à tous les degrés, dans des familles de commerçants ou de notables de la ville où est sis l’établissement, ou dans les familles d’universitaires déjà en poste.


Alors, mesdames et messieurs, alors seulement, notre enthousiasme réformateur aura trouvé satisfaction. Le but est proche, l’horizon radieux de la démocratisation totale se charge déjà des fruits que le zèle pédagogique ne tardera pas à faire germer entre les mains de tous ceux qui auront eu à cœur de prendre à bras le corps l’océan des problèmes éducatifs. Et puis, au fond, tout cela n’a aucune importance : l’université peut bien accorder généreusement tous ses diplômes à n’importe qui, puisque la formation des gens vraiment compétents est déjà assurée par les grandes écoles.

Je vous remercie.

(L’Imbécile de Paris)

Le ministre de l’enseignement supérieur, Valérie Pécresse, dans ses projets de réforme de l’université, fait preuve de beaucoup d’originalité, voire de fraîcheur. Jusqu’à présent, ses prédécesseurs s’étaient contentés, à grands coups de réformes, de ne rien résoudre des problèmes concrets. Mais enfin, on réformait, c’est l’essentiel, et ça occupe les universitaires. S’ils n’étaient pas plongés dans les tâches bureaucratiques et paperassières, dont l’augmentation constitue jusqu’à présent le principal effet des réformes, ils pourraient être tentés de faire - n’ayons pas peur des mots - de la recherche. Valérie Pécresse, certes, ne méconnaît pas la tradition bien de chez nous de la formule creuse et du mot d’ordre ronflant, sans le moindre intérêt pour les méprisables vétilles concrètes de la vie universitaire. Mais elle fait beaucoup plus fort : non contente de ne pas résoudre les problèmes réels, elle invente des problèmes inexistants, afin de proclamer bien haut qu’elle va s’attacher à les résoudre. Inversement, certains maux lui ont paru tellement bénins que, n’écoutant que son enthousiasme, elle a pris les décisions qui s’imposaient pour les aggraver.

Bougeons avec l’université

Un an et demi pour recruter un universitaire ! Inacceptable, il est urgent de changer cela, ne cesse de proclamer la ministre. Comment lui donner tort ? Bougeons ! Osons ! Secouons toutes ces institutions poussiéreuses ! Allez hop, que désormais les universitaires soient recrutés sans délai. Quinze jours, c’est bien assez. Une après-midi. Une heure. Mais l’université est pleine de conservateurs ennemis du changement. On les entend grommeler que cette année et demi de délai n’a jamais constitué un problème. Et ce, ont-il le culot d’ajouter, parce qu’elle n’existe pas. Dans le cas d’un départ à la retraite, l’enseignant est remplacé à la rentrée suivante. Dans le cas d’un recrutement ou d’une mutation, le besoin en enseignement est assuré pendant un an, en attendant le nouvel arrivant, par un professeur associé, un jeune chercheur ou un agrégé chargé de cours. Ces esprits chagrins n’ont jamais été capables de voir qu’une réforme bien comprise consiste précisément à traiter des faux problèmes.

En matière de délais, il existe des vrais problèmes. Notamment le temps infini que mettent les services du ministère pour rendre des décisions ou envoyer des dossiers à retourner dans les dix jours qui suivent. Mais l’administration abonde en facéties beaucoup plus drôles : Six mois pour acheter un ordinateur, six mois pour le mettre en route. Six mois ou un an pour rembourser un conférencier de ses 60 Euros de train, pour payer un vacataire ou un intervenant. Il ne reste plus alors à celui qui a invité le conférencier, lorsqu’il le croise, qu’à changer de trottoir ou à mettre un faux nez, et à dénicher un autre naïf pour l’année suivante. La ministre a raison de ne pas s’intéresser aux problèmes réels, les résoudre nous priverait de bien des joies qui font tout le pittoresque de l’université.

Soyons féodaux

L’université a-t-elle vraiment besoin d’enseignants compétents ? La compétence, voilà bien un des archaïsmes dans lesquels il est urgent de donner un salutaire coup de balai. Jusqu’à présent, leur recrutement obéissait à des règles obsolètes : des universitaires réunis en commission élisaient leurs collègues, après examen des dossiers et audition. Rien qu’à cette idée, on baille d’ennui. En outre, ce système n’était pas suffisamment clientéliste. Il arrivait encore parfois qu’il permette de recruter un universitaire sur ses seules compétences scientifiques, et pas nécessairement parce qu’il était le protégé d’un mandarin local. Foin de ces lenteurs et de ces complications. Désormais, la commission sera nommée par le conseil d’administration (que préside le président de l’université, et dont il désigne certains membres) sur proposition du président. Il peut encore émettre un avis défavorable sur une élection. Enfin on pourra faire élire, en un tournemain, les plus serviles. Pas besoin d’un an : un claquement de doigts suffira. C’est moderne, c’est l’autonomie des universités : le président, doté de tous les pouvoirs, sans contrôle et sans contrepartie, régnera en seigneur sur son fief. Il aura la main sur les recrutements, l’attribution des crédits, il sera entouré par ses clients, ses féaux et sa cour. La parité, la liberté, c’est poussiéreux, tout ça. Un bon système féodal nous en délivrera, grâce à la réforme Pécresse.

Cocoonons le jeune

Autonomie, d’accord, mais surtout pas pour les étudiants ! Il ne faut tout de même pas exagérer. Ils arrivent à l’université, ils sont tout perdus, les pauvrets. L’autonomie, ils n’ont jamais connu, ils ne savent pas ce que c’est, on ne va pas leur infliger ça. Ils ont dix-neuf ans, ils sont majeurs, ils votent, ils savent conduire une voiture, surfer sur internet, avoir des relations amoureuses, manifester contre la loi Pécresse, mais ils sont bien trop petits pour être autonomes à l’université. La ministre, dans sa maternelle sagesse, a décidé qu’il faudrait un adulte, l’enseignant référent, pour protéger chaque petit, sécher ses larmes, le moucher, et lui indiquer dans quel couloir se trouve le tableau d’emploi du temps. Mesure cohérente avec la professionnalisation : un bon professionnel est une créature timide, dépendante, qui cherche dans quelles jupes se réfugier, c’est bien connu. Cohérente également avec la philosophie générale de la réforme. L’université ne doit pas différer essentiellement d’un jardin d’enfants. On y délivrera des cours d’un niveau assez proche. Une fois que l’étudiant aura bien dessiné son bonhomme, on lui donnera un bonbon, et une licence.

En revanche, si les cours doivent désormais obéir à une saine simplicité, l’organisation des enseignements et de la notation, à force de bricolages destinés à produire à tout prix une moyenne (c’est ainsi qu’on lutte contre l’échec) a atteint, des records de complexité. Il faut, pour s’en rendre compte, avoir goûté aux joies des UV devenus modules puis UE, aux VAE (validations des acquis de l’expérience), aux parcours guidés et aux parcours libres, aux passages a minima, aux UE validées par contrôle continu et/ou examen final, compensables ou non compensables entre elles, capitalisables sur plusieurs années, aux UEO transversales, à ce qui doit être ou non rattrapé en seconde session si l’UE n’est pas validée, tout cela donnant droit à un certain nombre de crédits (capitaliser des crédits : la formule résume parfaitement les nouveaux idéaux du savoir). Le pauvre étudiant, qui n’y comprend rien, a bien besoin d’être guidé, en effet. Le problème est que les enseignants non plus n’y comprennent rien. Peut-être la ministre a-t-elle ici, pour une fois, manqué un peu d’audace. Pourquoi ne pas prévoir un universitaire dont la fonction serait d’aider l’universitaire à comprendre les mille petites inventions que se plaisent à produire les bureaux ministériels, et à sécher les grosses larmes qui coulent sur ses joues burinées lorsqu’il n’y parvient pas ? Quelque chose comme l’enseignant référent de l’enseignant référent, en somme.

Que mille diplômes fleurissent

Là où la ministre rejoint une vénérable tradition française, c’est dans l’usage du plan quinquennal destiné à planifier la production de diplômes comme on planifiait jadis, dans la regrettée URSS, les millions de tonnes de blé à récolter. Trop d’échecs en première année ? Revenons aux fondamentaux : un cheval, des chevaux, Marignan 1515 et 3x9 = 27. D’ailleurs tout cela reste archaïque, les pluriels irréguliers sont réactionnaires, il y a des calculettes, Marignan, personne ne sait qui, où et pourquoi, et ça ne sert de toutes façons à rien. Il y a mieux, la ministre l’a compris. Pour remédier à l’échec, rien de plus simple : planifions la production de diplômes. Ce qui a si bien marché au baccalauréat fonctionnera pour la licence. Disons, allez, 50 % pour cent d’une classe d’âge nantie d’une licence. Non, c’est chiche, 80 %. Petite ambition, doublée d’un élitisme condamnable. Pourquoi ne pas décider que la totalité de la population française se verra, à moyen terme, délivrer un doctorat (au choix : lettres, mathématiques, droit…) ? Voilà qui serait une authentique démocratisation. Il y a encore, en France, des scandales cachés. On dit, par exemple, que les facultés de médecine sélectionnent. Il faut en finir. Tout le monde a bien le droit de devenir chirurgien ou cardiologue sans passer par une sélection antidémocratique. Nulle réforme n’est plus facile : la ministre décrète. L’administration s’active. Les présidents ordonnent (c’est aussi cela, l’autonomie). Les professeurs appliquent avec zèle et s’évertuent à délivrer les notes qui donnent accès au diplôme. Miracle, voici que la ministre a multiplié les diplômes comme Jésus les pains. Tout le monde est docteur, voyez comme le niveau a monté, plus de ces affreux échecs en première année, ni même en dernière année, d’ailleurs. Pour le coup, les syndicats étudiants ne se tiendraient plus de joie. La sélection, ce gros mot, sera définitivement bannie du vocabulaire universitaire. Comment ? Les grandes écoles sélectionnent ? Les lycées professionnels aussi ? Quoi ? Cette sélection garantit le sérieux des diplômes, et suscite la confiance des employeurs ? Peut-être, mais la sélection, ce n’est pas gentil, voilà. Représentatifs d’une proportion considérablement dérisoire de la population étudiante, ce qui explique que la ministre n’écoute qu’eux, les syndicats étudiants exigent l’absence de sélection ET la garantie d’emploi. Evidemment, les diplômes universitaires, délivrés de cette façon n’ont plus aucune valeur face à la concurrence des grandes écoles, des BTS et autres écoles professionnelles. Mais l’important, c’est le diplôme, pas la compétence. L’important est de bercer tendrement l’étudiant, et de ne surtout pas lui faire de chagrin. Il aura bien le temps de découvrir la réalité, à savoir que les employeurs exigent des compétences, et pas de jolis diplômes superbement encadrés.

Formons des professionnels de la profession

Ces diplômes délivrés à presque tout le monde doivent être pro-fes-sion-na-li-sants. C’est le mot important, le mot d’ordre à ne jamais oublier. L’université doit donner des compétences techniques. Un bon avocat ne connaît que le droit, un bon professeur ne connaît que la théorie pédagogique, etc. Oublions les vieilles illusions : former des hommes, former des citoyens. La culture générale, ça ne sert qu’à briller dans les dîners en ville, c’est bien connu. Pas du tout, en revanche, à voir un peu plus loin, un peu plus large que son métier, pas du tout à enrichir sa connaissance de l’homme et de la société. Un juge applique la loi. C’est sa profession. La dimension humaine que pourrait lui donner un peu de culture générale n’a aucun intérêt. Il nous faut des machines à exercer des fonctions bien précises. Des visseurs de boulons, et non des gens qui voient plus loin que le boulon et la clé de 12. A l’université d’en fabriquer. Quant à ceux qui prétendent que les entreprises s’arrachent les diplômés d’Oxford bardés de culture classique, qu’en France même les lettrés ont bonne presse dans l’entreprise parce qu’ils ont l’esprit moins étroit que les professionnels purement professionnalisés, ce sont rien que des conservateurs qui n’ont pas compris la modernité de la réforme.

Les fainéants au travail

Dans ces petits fiefs féodaux travaillant à produire des diplômes pour se conformer aux objectifs du plan, il risque d’y avoir des résistances. L’omnipotence du président suffira-t-elle à mettre au pas les derniers universitaires qui ne seraient pas des vassaux bien soumis et qui tiendraient à leurs hochets périmés, recherche, liberté, excellence scientifique ? La solution s’impose d’elle-même : selon le principe des vases communicants, moins on en demandera aux étudiants, plus il faudra en demander aux enseignants. Tant qu’ils seront occupés à pondre des rapports, ils ne perdront pas leur temps à faire de la recherche. Car les universitaires sont des fainéants qu’il est temps de mettre au travail.

L’enseignant-chercheur ne travaille que 7 ou 8 h. par semaine, en tout et pour tout, autant dire qu’il ne fiche rien. C’est bien connu : un footballeur travaille 1h 30 par semaine, le temps de son match hebdomadaire, un acteur travaille 2h par jour, le temps de la représentation, un chercheur ne travaille pas, il est toujours en vacances. Mettons l’enseignant-chercheur aux quarante heures. Afin de mieux employer nos universitaires, essayons d’établir une estimation du temps qu’ils perdent à des activités inutiles, grassement payées par l’état (entre 1500 et 4000 Euros par mois, selon les cas). Cela pourrait donner ceci, actuellement :

Numéro

Poste

Heures


1
Cours
7

2
Préparation du cours, documentation, lectures diverses
14

3
Correction des copies
3

4
Permanences, réception et suivi des étudiants
4

5
Lecture de thèses, mémoires, direction de jeunes chercheurs, réunions de jurys, rédaction de rapports et procès-verbaux
4

6
Réunions de commissions, CEVU, centres de recherche, département, conseil scientifique, UFR, CNU, jurys, etc., éventuellement direction d’un ou plusieurs de ces organes
8

7
Remplissage ou établissement des papiers inhérents au fonctionnement de ces divers organes, ainsi que des abondants et variés documents et rapports destinés au ministère, notamment dans le cadre des contrats quadriennaux
4

8
Ecriture d’articles, de livres, participation à des colloques et des séminaires, organisation de colloques et remplissage des documents nécessaires
14

9
Recherche (en bibliothèque ou ailleurs)
14

10
Direction de revues, de collections, lectures de manuscrits divers
2

Nombre total d'heures
74


Cela impressionne, certes, mais il y a du déchet. Il est évident que les postes 2, 8, 9 et 10 ne servent à rien. Les postes 3 et 5 pourraient être utilement réduits, étant donné qu’il s’agit avant tout de donner d’excellentes notes. Mettons 2 heures pour les deux. Nous arrivons à 25 heures de travail par semaine, ce qui est insuffisant. Il suffirait d’augmenter de 7 heures le temps de cours, de 2 heures le temps consacré à materner les petits, et de 6 heures le temps de réunion et de remplissage de documents, on arriverait à 40 heures. On aurait enfin, pour former des visseurs de boulons bien passifs et à l’esprit convenablement étroit, des enseignants (l’encombrant adjectif chercheurs étant promis à l’obsolescence) et des bureaucrates appliqués à faire pleuvoir, sur la France heureuse et fière, les millions de diplômes que le monde nous envie.

(Le Monde diplomatique)

La Grande Bibliothèque a dix ans. Le numéro d'hiver de son magazine, Chroniques, publie quelques auto-congratulations de ses responsables, et quelques commentaires enthousiastes d'usagers, soigneusement choisis au hasard. Afin de mieux comprendre cette liesse générale, suivons la journée ordinaire d'un chercheur ordinaire. Dans ses grands traits, cette journée a été réellement vécue, et même revécue. Elle résume les aventures palpitantes que les universitaires français, italiens, japonais, anglais se racontent après une bonne journée passée dans les lieux dessinés par l'architecte Perrault, à qui leurs bénédictions sont assurées pour les siècles à venir.

9 heures. Il vente et il pleut, journée parisienne ordinaire. Aucune station de métro à proximité, mais il vaut mieux prendre Quai de la gare que Grande bibliothèque. D'autant que Quai de la gare permet, en prenant par les petites rues, d'éviter de monter un trop grand nombre des marches perraultiques, mal dimensionnées pour le pied humain ordinaire. Le chercheur contemporain doit être solide et rusé.

Enfin, après un parcours vivifiant, on arrive au pied des quatre tours. La chose représente quatre livres ouverts, s'il faut en croire l'architecte. Voilà un symbole très fin. Il fallait y penser. Bref, on voit quatre grandes tours assez banales. Les livres ouverts, c'est du symbole pour maquette. L'architecture à la française telle que Perrault la représente aime les symboles, les abstractions et les maquettes. Beaucoup moins les gens censés fréquenter ces maquettes, et qui ont le mauvais goût d'avoir un corps, des désirs et des besoins.

On connaît le gag originel : les livres à la lumière, les chercheurs à l'ombre, au fond du trou. Un architecte qui dessine une bibliothèque en forme de livre ne peut quand même pas penser à tout, notamment que les livres, à la lumière, ça s'abîme. D'où l'ajout coûteux de centaines de cloisons de bois pour les protéger des idées lumineuses de M. Perrault. Des cloisons de verre qu’il faut masquer par du bois, on reconnaîtra qu’il y a là une vraie trouvaille. Mais le lieu réserve bien d'autres gags aux amateurs de comique architectural, notamment en ce qui concerne l'accès. Si l'architecte Perrault aime le rectiligne pour les bâtiments, en revanche il s'ingénie à l'éviter pour les marcheurs, sans doute par compensation. Donc, une fois au pied du site (on a déjà pas mal marché), sur cette immense esplanade en principe vouée à la ligne droite, le chercheur n'accède à l'entrée qu'au prix d'une double complication : primo, il doit tourner à droite, à gauche, à gauche, à droite, à droite. Secundo, il doit monter d'abord pour descendre ensuite au fond de son trou, celui qu'il aperçoit, pourtant, juste en dessous de lui. La fonctionnalité n'est pas une idée intéressante pour un architecte comme Perrault.

9h.15. Il pleut et il vente toujours, avec plus d'enthousiasme encore sur les hauteurs glaciales du quai de la gare. Les lattes de bois qui recouvrent la dalle sont glissantes. Nouveau gag : on a dû ajouter des patins antidérapants ici ou là. Sur ces grands espaces nus, théoriquement libres, on voit donc les usagers occupés à suivre leurs petits itinéraires zigzagants, les uns derrière les autres, en essayant de ne pas se casser la figure. Cela aurait pu donner une séquence désopilante dans un film de Jacques Tati. Sans parler des chutes, toujours amusantes. On ne voit plus, à la Grande Bibliothèque, les vieux érudits qui hantaient la rue de Richelieu. Antoine de Baecque, dans le magazine Chroniques, estime qu'un tiers a disparu, englouti par les pièges du monstre perraultien. Eliminés par la froidure et les fractures du col du fémur, les vieux savants ont fait place à la jeunesse. De Baecque en conclut benoîtement que « C'est un lieu où il faut être en forme. On sent là une nouvelle communauté de travail ». En effet. Dans cette logique, pourquoi ne pas ajouter une salle fitness et un ring de boxe ?

Enfin, après une longue descente sur un escalator en panne chronique (qu'il faudra remonter le soir venu) le chercheur parvient indemne aux vestiaires, et à l'accueil. Il a besoin de faire renouveler sa carte. Après plusieurs épisodes comiques dûs à diverses pannes de matériel, il obtient la carte. Reste à passer à la caisse. Mais la caisse de ce côté est fermée (« compression de personnel »). Il faut aller payer à l'autre aile, et revenir. C'est très loin. Compter quinze minutes de marche aller retour. Enfin, une fois la carte réglée, il s'agit de réserver une place. Il est 9 h. 50.

Dans la conception de la bibliothèque, autant de place a été accordée aux disciplines scientifiques qu'aux disciplines littéraires. Comme on sait, les physiciens sont des chercheurs en bibliothèque. Le résultat en est que les salles littéraires sont bondées, et les salles scientifiques sous-occupées. Donc, pas de place en salle littéraire. Le chercheur obtient une place dans une salle située dans l'autre aile. C'est loin.

Le chercheur descend au fond du trou à chercheurs, poussant de lourdes portes, zigzaguant longuement pour accéder aux salles scientifiques. Il a besoin pour travailler de certains usuels littéraires en libre accès. Qu'à cela ne tienne : une fois les usuels choisis, et dûment accompagné par un conservateur, il pourra les emporter de l'autre côté, au prix d'une nouvelle randonnée.

Le chercheur veut accéder à divers documents qu'il se propose de commenter dans un colloque, dont des illustrations figurant sur des journaux anciens. Il consulte le catalogue. Pour les périodiques, malheureusement, ce catalogue mal conçu s'avère souvent faux, ou tellement laconique qu'il est impossible de trouver le numéro de la revue. Il faut interroger un conservateur, lequel est occupé à renseigner un autre lecteur. Enfin, le conservateur effectue la recherche, et finit, non sans mal, par trouver la référence, et effectuer la réservation. Il est 10 h 30.

Il s'avère que certains des volumes demandés « manquent en place », pour des raisons mystérieuses. Le chercheur qui a un peu parlé avec des magasiniers sait que les machines chargées d'acheminer les livres en écrasent ou en perdent en route, plusieurs par jour. En revanche, au nom de la conservation, il est de plus en plus difficile d'avoir en main des livres en papier. Toutes les autres revues ne sont consultables que sous forme de microfilms.

Les microfilms arrivent vers 11 h. 20. Il faut demander une place en salle des microformes, à l'étage. C'est loin. Ensuite, le chercheur tente d'installer le ruban de microfilm sur la machine. Celle-ci refuse catégoriquement de le recevoir, la bande se déroule par terre, il faut la réenrouler, réessayer, en vain (Tati, décidément, est mort trop tôt). Le responsable consulté constate que la bande est montée sur une bobine défectueuse et s'absente pour se livrer au bricolage nécessaire. Enfin, il revient, et monte le microfilm. Il est 11 h. 40. Roulez tambours, sonnez trompettes, deux heures et quarante minutes après sa sortie du métro, le chercheur va pouvoir chercher.

Trouver un article dans le numéro de juin 1895 d'une revue sur un microfilm qui rassemble trente numéros est un excellent exercice de patience. Compter en moyenne trente secondes sur support papier et dix minutes sur support microfilm. Hélas, dix pages de l’article recherché ont échappé à l’attention du photographe. Le cas n’est pas rare. Enfin, par chance, voici l'une des illustrations convoitées. Comment en obtenir une reproduction pour le colloque ? Il faut remplir une demande, la déposer, la régler. Nous sommes en novembre. Le colloque a lieu en avril, dans six mois, on a bien le temps. Content de sa trouvaille, le chercheur décide d'aller se restaurer, il est midi.

Cette Très Très Grande Bibliothèque, bourrée d'espace, qui accueille des milliers de chercheurs, leur propose, à midi, une Très Très Petite Cafétéria. Inutile d'espérer déjeuner dehors : c'est très loin, une demi-heure aller et retour de zigzags, montées, descentes, contrôles. Après avoir fait la queue dix minutes, le chercheur fait son choix, entre un sandwich cher et un sandwich très cher. Il n'y a rien d'autre. Les architectes anglo-saxons, moins grandioses que les nôtres, proposent à leurs chercheurs des restaurants et des repas chauds. Mais le chercheur français est une abstraction. En mangeant son sandwich, ridiculement perché sur un siège surélevé et prévu pour un inconfort maximal, le chercheur peut contempler les jardins, entre leurs murs vitrés. A la belle saison, il n'ira pas s'y promener et y réfléchir, pour la bonne raison qu'on ne peut pas y accéder.

Le chercheur désire se rendre aux toilettes. C'est loin. Portes, zigzags, il accède enfin aux WC hommes. Trois urinoirs, en panne chronique, quatre cabines, sales, à la française. Il regagne sa place. Il est treize heures. Il se félicite de ne rien avoir oublié aux vestiaires, là-haut, très loin.

Trois mois plus tard, il récupère la photocopie demandée. Malheureusement, le service des reproductions s'est trompé de cote, comme d'habitude. Il faut revenir et refaire une demande. Nous sommes en février. Le chercheur récupère sa photo en mai. Mais le colloque a eu lieu un mois auparavant.

La Grande Bibliothèque est une Grande Machine absurde, inconfortable, inefficace, dégradée, une Grande Machine à perdre des livres et à perdre son temps. Mais du temps de chercheur, après tout, à quoi cela peut-il bien servir ?

(Marianne)



La suppression de la publicité sur les chaînes publiques françaises et la question de leur financement préoccupent en ce moment les hommes politiques. Démission de parlementaires socialistes, grosse colère de Patrick de Carolis. C’est nouveau. Jusqu’à présent, la qualité des médias audiovisuels, public et privé confondus n’était pas vraiment un sujet. Le Président de la République découvre que la télévision est mauvaise. Il exige de la culture. En attendant que la culture advienne, Patrick Sabatier fait son retour sur le service public. C’est la culture qui va être contente. En revanche, les émissions littéraires de Frédéric Ferney et Guillaume Durand disparaissent. Tout dépend, évidemment, de ce qu’on appelle culture.

Les défenseurs du service public le trouvaient bon, avec l’alibi de quelques émissions culturelles ou de quelques fictions prétendument créatrices. Ils ne sont pas difficiles, les défenseurs du service public. Comme si, à l’instar d’une vulgaire télévision commerciale, on n’y avait pas le regard perpétuellement rivé à l’audimat. Comme si la bêtise et la démagogie y étaient moins abondantes qu’ailleurs.

Il serait grand temps que les hommes politiques en prennent conscience. Les médias ont créé une nouvelle activité, aux ressource illimitées : l’industrialisation de la connerie. Ils ont su donner des dimensions monstrueuses à l’universel désir de stupidité qui sommeille même au fond de l’intellectuel le plus élitiste. Ce phénomène est capable de détruire lentement une société, de rendre dérisoire tout effort politique. A quoi bon s’échiner à réformer l’école et l’université ? Tout le travail éducatif est saccagé par la bêtise médiatique, la bouffonnerie érigée en moyen d’expression, le déferlement des valeurs de l’argent, de la consommation, de l’apparence et de l’individualisme étroit diffusées par la publicité, ultime raison d’être des grands groupes médiatiques. Le véritable éducateur d’aujourd’hui, c’est TF1. Bouygues envoie Jules Ferry aux oubliettes de l’histoire.

Lorsqu’on les attaque sur l’ineptie de leurs programmes, les marchands de vulgarité répliquent en général deux choses : primo, on ne donne au public que ce qu’il demande ; secundo, que ceux qui les critiquent sont des élitistes incapables d’admettre le simple besoin de divertissement. Il n’est pas nécessairement élitiste de réclamer juste un peu moins d’ineptie. Il y a de vrais spectacles populaires de bonne qualité. Le public demande ce qu’on le conditionne à demander. On a presque abandonné l’idée d’un accès progressif à la culture par le spectacle populaire. Hugo, Chaplin, Molière, René Clair, Prévert, Vilar, Gérard Philipe étaient de grands artistes et ils étaient populaires. Aujourd’hui, des gens comme Johann Sfar (BD), Daniel Pennac (roman), Cédric Klapish (cinéma), Michel Ocelot (dessin animé), Jérôme Deschamps (théâtre) parviennent très bien à être intelligents et populaires, à faire réfléchir et à divertir. Mais l’industrie médiatique ne se fatigue pas : elle va au plus facile, au plus bas.

Chacun a le droit besoin de se détendre devant un spectacle facile. Mais au point où en sont arrivés les émissions dites de « divertissement », il ne s’agit plus d’une simple distraction. On peut les mépriser. On aurait tort de mépriser leurs effets. Ces images, ces mots plient l’esprit à certaines formes de représentation, les légitiment, habituent à croire qu’il est normal de parler, penser, agir de cette manière. Laideur, agressivité, voyeurisme, narcissisme, vulgarité, inculture, stupidité invitent le spectateur à se complaire dans une image infantilisée et dégradée de lui-même, sans ambition de sortir de soi, de sa personne, de son milieu, de son groupe, de ses « choix ». Les Cauet, Lagaf, les producteurs de télé-réalité, Loft, Koh Lanta, L’Ile de la tentation, les dirigeants de TF1, NRJ et bien d’autres chaînes ne sont pas toujours ou pas seulement des imbéciles. Ce sont aussi des malfaiteurs. On admet qu’une nourriture ou qu’un air pollués puissent être néfastes au corps. Il y a des représentations qui intoxiquent l’esprit.

Si les médias des régimes totalitaires parviennent, dans une certaine mesure, à enchaîner les esprits, ceux du capitalisme triomphant les battent à plate couture. Staline était un enfant de chœur en comparaison. Et tout cela, bien entendu, grâce à la liberté. C’est pour cela que nous avons conquis la liberté d’expression, pour cela que la gauche a « libéré » les médias : pour offrir des cerveaux humains à Coca cola, comme dit Patrick Le Lay. Pour Cauet. Nous, qui nous trouvons si intelligents, fruits de millénaires de « progrès », trouvons la plèbe romaine bien barbare de s’être complue aux jeux du cirque. Nous devrions nous inquiéter du jugement de nos descendants. Le contenu de nos distractions télévisées sera sans doute un objet de dégoût et de dérision pour les générations futures.

On a le choix ? Bien peu, et pour combien de temps encore ? La concentration capitaliste réunit entre les mêmes mains les maisons d’édition, les journaux, les télévisions, les réseaux téléphoniques et la vente d’armement. L’actuel président de la République est très lié à certains grands patrons de groupes audiovisuels privés, la ministre de la culture envisage de remettre en cause les lois qui limitent la concentration médiatique. La machine à abrutir reçoit la bénédiction de l’état. Les aimables déclarations récentes sur l’intérêt des études classiques pèsent bien peu à côté de cela.

Quelle liberté ? La bêtise médiatique s’universalise. L’esprit tabloïd contamine tout, jusqu’aux quotidiens les plus sérieux. Les médias publics courent après la démagogie des médias privés. Le vide des informations complète la stupidité des divertissements. Car il paraît qu’en plus d’être divertis, nous sommes informés. Informés sur quoi ? Comment vit-on en Ethiopie ? Sous quel régime ? Où en sont les Indiens du Chiapas ? Quels sont les problèmes concrets d’un petit éleveur de montagne ? Qui nous informe et qui maîtrise l’information ? On s’en fout. Nous sommes informés sur ce qu’il y a eu à la télévision hier, ce qu’il y aura demain, sur les amours du président, la garde-robe de la présidente, le dernier disque de la présidente, les accidents de voiture de Britney Spears, le tiercé et le championnat de foot. La plupart des citoyens ne connaissent ni la loi, ni le fonctionnement de la justice, ni celui des institutions, ni celui de leurs universités, ni la constitution de leur état, ni la géographie du monde qui les entoure, ni le passé de leur pays, en dehors de quelques images d’Epinal.

Un des plus grands chefs d’orchestre du monde dirige le Dom Juan de Mozart. Le journaliste consacre l’interview à lui demander s’il n’avait pas oublié son parapluie, en cas d’averse. Chanteurs, acteurs, sportifs, bredouillent à longueur d’antenne, dans un vocabulaire approximatif, des idées reçues. Des guerres rayent de la carte des populations entières dans des pays peu connus. Mais les Français apprennent, grâce à la télévision, qu’un scout a eu une crise d’asthme. ça, c’est de l’information.

Le plus important, ce sont les gens qui tapent dans des balles ou qui tournent sur des circuits. Après la coupe de France de football, Roland Garros, et puis le Tour de France, et puis le championnat d’Europe de football, et puis… Il y a toujours une coupe de quelque chose. « On la veut tous », titrent les journaux, n’imaginant pas qu’on puisse penser autrement. La non-sélection de Truc ou de Machin est un enjeu national. Ça passe en boucle sur France Info. La France retient son souffle. On passe à longueur d’année des interviews de joueurs. On leur demande s’ils pensent gagner. Ils répondent invariablement, avec une élocution bien appliquée, qu’ils vont faire tout leur possible ; ils ajoutent : « c’est à nous maintenant de concrétiser ». ça, c’est de l’information. On va demander aux enfants des écoles s’ils trouvent que Bidule a bien tapé dans la baballe, si c’est cool, s’ils le kiffent. Ils le kiffent. ça, c’est de l’information. Pour animer le débat politique, les journalistes se demandent si un tel envisage d’être candidat, pense à l’envisager, ne renonce pas à y songer, a peut-être laissé entendre qu’il y pensait. ça, c’est de l’information. On interroge les citoyens dans les embouteillages pour savoir s’ils trouvent ça long. Pendant les canicules pour savoir s’ils trouvent ça chaud. Pendant les vacances pour savoir s’ils sont contents d’être en vacances. ça, c’est de l’information. Un journaliste d’une quelconque radio « bleue » interroge à la veille du bac une pharmacienne pour savoir quelle poudre de perlimpinpin vendre aux étudiants afin qu’ils pensent plus fort. ça, c’est de l’information. Des journalistes du service public passent une demi-heure à interroger un « bloggeur » qui serait le premier à avoir annoncé que Duchose avait dit qu’il pensait sérieusement à se présenter à la présidence de machin. Il s’agit de savoir comment il l’a appris avant les autres. Ça c’est de l’information. Dès qu’il y a une manifestation, une grève, un mouvement social, quels que soient ses motifs, les problèmes réels, pêcheurs, enseignants, routiers, c’est une grogne. Pas une protestation, une colère, un mécontentement, non, une grogne. C’est obligatoire. La France grogne. ça, c’est de l’information.

On demande au premier venu ce qu’il pense de n’importe quoi, et cette pensée est considérée comme aussi digne que celle des plus grands philosophes. Après quoi on informe les citoyens de ce qu’ils ont pensé. Ainsi, les Français se regardent. Ils se réjouissent d’être tels que leurs journalistes leur montrent qu’ils étaient. Incultes et contents. Les journalistes, convaincus d’avoir affaire à des imbéciles, leur donnent du vide. Le public avale. Les journalistes y voient la preuve que c’est ce qu’il demande.

Cela, c’est 95 % de l’information, même sur les chaînes publiques. Les 5% restants permettent aux employés de l’industrie médiatique de croire qu’ils exercent encore le métier de journalistes. Alors qu’ils servent avant tout à vendre des voitures et des téléphones.

Ce qui est martelé à la télévision, à la radio, envahit les serveurs internet, les journaux, les objets, les vêtements, tout ce qui nous entoure. Nous devenons nous-même des auxiliaires de la bêtise médiatique, nous ne lui échappons pas, nous lui sommes asservis. Le cinéma devient une annexe de la pub. La littérature capitule elle aussi : le triomphe de l’autofiction n’est qu’un phénomène auxiliaire de la peopolisation généralisée, c'est-à-dire de l’anéantissement de la réflexion critique par l’absolutisme du « c’est moi, c’est mon choix, donc c’est intéressant, c’est respectable ».

La bêtise médiatique n’est pas un épiphénomène. Elle mène une guerre d’anéantissement contre la culture. Il y a beaucoup de combats à mener, aujourd’hui. Mais si l’industrie médiatique gagne sa guerre contre l’esprit, ils seront tous perdus.

(Le Monde diplomatique)

Ce qui fait la particularité de Luc Besson, dans le cinéma français, ce qui donne à ses films leur inimitable style, c’est qu’il est bête. Il y a certes des cinéastes idiots, mais Luc Besson est vraisemblablement le plus bête des cinéastes bêtes, d’une bêtise très contemporaine, grandiose, satisfaite, une bêtise à grand spectacle, une bêtise qui a les moyens de s’étaler et de s’imposer, une bonne grosse bêtise à stéréotypes, misogyne, xénophobe, mais bourrée de bons sentiments. L’expression gros sabots attendait depuis des lustres que le cinéma de Luc Besson vienne l’incarner à la perfection.

Le sommet de la bêtise cinématographique de Besson est atteint dans Le Grand Bleu, avec la scène du plongeur japonais. Le plongeur japonais se livre à des exercices respiratoires démonstratifs, genre art martial bouffon, et finit par s’évanouir avant même de participer à l’épreuve. La bêtise bessonique carbure au cliché. Ici, celui du Jaune qui, avec tout son attirail de simagrées exotiques, n’arrive à rien, contrairement au brave petit Français bien d’chez nous.

Le Grand Bleu témoigne d’un mépris attardé, obsolète, d’une arrogance très franchouillarde et d’une époque où les publicités, en France, représentaient encore les Japonais comme un peuple d’imitateurs bon marché et de voleurs d’idées. Les stéréotypes se prennent pour le réel parce qu’ils recueillent une adhésion quasi unanime. Mais ils empêchent de voir la réalité et de prendre conscience des changements.

Le changement, en l’occurrence, c’est un renversement de la balance des échanges culturels, comparable à celle qui s’est produite vers la fin du XVIIIe siècle entre la France et l’Allemagne. Les Japonais sont encore très friands de culture européenne. En revanche on n’aurait pas imaginé, il y a vingt ans, que les adolescents français dévorent des mangas et se précipitent sur les films d’un Takeshi Kitano ou sur les dessins animés d’un Miyazaki, il est vrai infiniment plus émouvants, intelligents et inventifs que les produits Disney. Le mythe des yakuzas s’est presque substitué à celui de Cosa Nostra. Autrefois, les enfants jouaient aux cow-boys et se gavaient de westerns. C’est terminé. Ils rêvent samouraïs.

Ce renversement apporte, lui aussi, ses cargaisons de stéréotypes. Les katanas ont envahi le cinéma jusqu’au grotesque. Même dans le fin fond du massif central au XVIIIe siècle, on est censé, si l’on en croit certains cinéastes, se bagarrer façon karaté. L’histoire se japonise à posteriori. Bientôt on verra sur les écrans des mousquetaires du roi affronter les gardes du cardinal avec des sabres de rônin.

Reste le Japon, qui n’est pas tout à fait ce qu’il exporte en termes d’images. A se le remémorer, revient d’abord ce cercle d’eau bouillante au bord du fleuve, au sein duquel une pluie glacée ouvre des centaines de cercles plus petits. Il fait nuit. Loin, la silhouette d’un héron se détache contre un reflet de lumière. Un carré de bois flotte sur le cercle d’eau. Simple coupe remplie de saké, que l’on s’envoie, d’un baigneur à l’autre. Elle flotte tout doucement, elle oscille sur les remous légers du bain, et puis elle arrive à bon port, avec sa légère cargaison de plaisir et de tendresse humaine. On se remplit de cette tiédeur de l’alcool, tandis que la peau est entourée de chaleur. On porte des toasts au lieu, au moment, à l’amitié. On est dehors, en plein froid, en pleine nuit, mais emmailloté dans l’eau attentionnée. L’arrivée de deux mastards tatoués, crâne rasé, qui se glissent à leur tour dans le bain, n’enlève rien à l’atmosphère de courtoisie discrète, et l’esquif de bois poursuit sereinement ses parcours alcooliques. X la porte à ses lèvres avec son sourire doux. X est un artiste. Il confectionne tous les jours, pour les huit clients que peut accueillir sa nomiya de Tokyo, des plats qui sont autant de chefs d’œuvre.

De l’autre côté d’une cloison de bambou, parviennent les voix des femmes, rieuses. On ne les voit pas, mais elles sont là pourtant. Sans doute elles aussi se renvoient leurs légers cargos de saké. Elles ont entre cinquante et soixante ans. Il y a Reiko san, qui vit avec X sans être mariée, dans un microscopique deux pièces de Tokyo. Elle boit, fume, rit et ne s’embarrasse pas de circonlocutions. Il y a Sumiko san, qui fut chanteuse dans des comédies musicales de Broadway.

Un chenal très étroit entaille la côte très découpée près de Nagasaki, et débouche sur une petite mer intérieur, presque fermée : la baie d’Omura. Cette étendue d’eau est la seule région plate dans les environs. L’aéroport de Nagasaki est construit dessus, sur une île artificielle. Depuis Omura, toute petite, Sumiko san a vu le flash de l’explosion qui a anéanti Nagasaki. Elle travaille à présent pour la mairie d’Omura.

Le maire d’Omura est un homme important, à la voix forte, un peu ventripotent, à la japonaise, flanqué d’une belle épouse dont le visage lisse, fardé de blanc, doit beaucoup à la chirurgie esthétique. Sorte d’étrange jeune fille de soixante ans, toute constituée d’artifices, et dont la fragilité apparente tient sans doute à la crainte d’être abandonnée d’eux, un jour, sans prévenir, pour dans la seconde tomber en poussière. Sumiko san n’a pas d’enfant. Elle vit dans une maison de bois, pleine de souvenirs et de belles choses, plongées dans une pénombre que ne pénètre jamais la lumière du jour, car des constructions modernes l’enserrent, dont l’on pourrait toucher les murs en passant la main par la fenêtre. Sur l’autel de famille, les bougies des morts brûlent toujours. Au temple d’Omura, dans une immense salle divisée en rayonnages semblables à ceux d’une bibliothèque, Sumiko san visite une alvéole, parmi des centaines d’autres identiques, réservée à ses morts. Elle remet de l’eau dans les coupelles et se recueille un instant. Le lieu n’a rien de funèbre. Comme dans tous les temples japonais, on y respire l’apaisement. Cela sent le bois, la cire, l’heure qui passe et la vie quotidienne.

Le long des routes qui quittent Omura, les gerbes de paille de riz sèchent sur des tréteaux de bois, impeccablement rangées. Des paysans travaillent dans les champs, à la main, sous de grands chapeaux de paille. Des toyotas climatisées longent ces scènes bucoliques. On s’arrête à la station d’essence. Trois jeunes gens attendent. Ils sont beaux, ils sont aimables et souriants. Ils font le plein, nettoient les vitres, dégagent le chemin pour la sortie. Un plein d’essence devient ainsi une expérience de légèreté : comment faire en sorte que les actes matériels de la vie glissent avec aisance sur la piste du temps.

Sur un ponton, au bord du lac d’Omura, des inconnus vous accueillent en riant. Ils vous font griller des poissons non répertoriés, et un filet de bœuf de kobé. Il fond dans la bouche comme une crème glacée, et, à peine a-t-on eu le temps d’en apprécier le moelleux, explose en pure nuée de saveur. Au loin, sur un semis d’îles microscopiques, des pins entortillés adoptent des poses spectaculaires.

A Nagasaki, ils sont fiers de leurs églises chrétiennes. On voudrait voir tout de même des temples japonais, on manifeste son désir, il est agréé. Promis, demain on y va. Le lendemain, on monte dans le taxi. L’aimable mentor indique la direction. Le taxi s’arrête devant une église, ou bien on ne sait quel hideux mémorial d’une visite papale. On affecte d’avoir l’air content quand même. Les Japonais sacrifient tout à leur hôte mais ne conçoivent pas qu’on ne fasse pas ce qui a été prévu, ni qu’on ne veuille retrouver ici ce que l’on a déjà, en mieux, à quinze mille kilomètres. On en voudrait presque à Shuzaku Endo, dont la maison domine la mer, non loin de Nagasaki, devant des îlots en forme de hautes colonnes, d’avoir été chrétien, et d’avoir, dans ce pays auquel elle semble si étrangère, contribué à importer l’idée de péché.

Tout de même, elle est belle, l’église blanche au bord de l’eau bleue, dans les îles Goto, au large de Nagasaki. La mer et la terre s’y interpénètrent si étroitement que le regard ne parvient plus à démêler la configuration du paysage, et cette incertitude est un bonheur, une surprise constante. Ainsi divisé en fragments qui s’insinuent partout, introduisent la courbe dans le moindre recoin d’espace, le bleu de la mer se concentre, gagne en intensité, et introduit, au sein de l’heure, un peu d’inaltérable, une pointe de repos.

Devant l’église blanche, une grande croix. Le supplicié incongru qui y est accroché a les yeux bridés et le chignon des samouraïs.

Dans les îles Goto, il reste un château de seigneur entouré de ses douves. Les étals des poissonniers proposent des bêtes étranges, des monstres des abysses, et des sacs de petits crabes roses et secs qui ont un goût de friandise.

Près du château, il y a une maternelle, sous de grands arbres. Les enfants portent déjà des casquettes de même couleur, presque des uniformes. Ils suivent religieusement, en file indienne, comme de petits canards, leurs maîtresses. Ils sont sages, expansifs et joyeux. On devise avec les maîtresses. Les enfants regardent, un peu timides, un peu curieux. On dirait que dans ce mélange de réserve et de gaîté se conserve intacte la saveur de l’enfance, que trop d’agitation comme trop de retrait di

Les églises des îles Goto, aussi charmantes soient-elles, ne peuvent pas rivaliser avec les temples de bois tout simples, tout gris de Nagasaki. Le panneau entr’ouvert laisse voir une salle presque vide, meublée d’une simple table basse. La lumière du soir entre et se repose sur les lattes du vieux parquet. Sur le côté, des fenêtres anciennes, aux boiseries un peu usées, donnent sur une mare qui paraît usée, elle aussi. Une mare de rien, trois nénuphars et quelques bouquets de plantes aquatiques. Les choses sont là, discrètes. Ordinaires, mais nulle part plus intensément qu’ici on ne peut s’emplir de l’ordinaire des choses. Un oiseau chantonne. C’est parfait. On s’en retourne avec une cargaison de calme. Comment tout cela a-t-il pu survivre à l’apocalypse d’il y a soixante ans ?

Après le bain, on dîne, enveloppé de yukattas, dans une des grandes chambres collectives du Onsen. Il n’y aura plus ensuite qu’à s’allonger sur les nattes de paille, non loin des amis, et le chochu donnera le sommeil heureux. La table basse, immense, est couverte d’une incroyable quantité de mets, dont les formes et les couleurs sont arrangées avec des soins et des apprêts d’artiste. Ce que l’on prend pour une chaîne d’argent aux anneaux repliés en spirale est un plat de poissons éclatants. A elle seule, la table du soir constitue un chef d’œuvre. On porte des toasts, à la bière, au vin blanc, au saké, au chochu, et l’on pousse des rugissements de guerrier devant la qualité des mets, comme on en poussera de bon cœur, six mois plus tard, à Paris, devant la rusticité du saucisson et la puissance du camembert. On jouit du moment.

Sans doute au Japon la société pèse-t-elle plus lourd qu’ailleurs sur l’individu, corseté de devoirs, obsédé à l’idée de ce qu’il se doit et de ce qu’il doit aux autres. Rien ne peut s’y accomplir sans un peu de cérémonie. C’est peut-être précisément ce qui nous manque, un peu de cérémonie. Nous avons cru que la cérémonie était ennemie des plaisirs, ce qui n’était pas faux, et nous l’avons supprimée, sans voir qu’il en faut peut-être une dose pour goûter plus fort certains moments, certaines saveurs, et la société des hommes.

Nul peuple plus respectueux de l’autre, plus tranquillement hédoniste, plus joyeux des petits plaisirs de la vie. La sexualité y paraît moins empêtrée de culpabilité. En dépit de pudeurs théâtrales, les femmes plaisantent de tout. On se croirait au XVIIIe siècle. On se souvient de ce que signifie civilité. Nulle part on ne se sent l’objet de curiosité déplacée ou d’intentions malveillantes. L’agression, l’injure, le petit voyou, paraissent des denrées inconnues au Japon, même dans des mégalopoles comme Tokyo, qui font le double de Paris. Avec le premier venu, le bavardage vient vite, et le rire. On rit beaucoup, au Japon. On y est peut-être moins ironique qu’en France, et la distance prend d’autres formes. La litote, l’antiphrase, qui nous sont si communes que nous n’en avons plus conscience, surprennent. Il fait chaud, ce n’est pas mal, pas mauvais : formules impénétrables à Nagasaki.

C’est une joie que de se sentir, si loin, profondément chez soi, et l’on se demande s’il y a de l’illusion ou de la lucidité à se dire qu’on doit bien être, dans quelque région profonde de son identité qu’on avait jusque là ignorée, japonais.
Dans une grande université de la région parisienne, et elle est loin d’être la seule, des professeurs ou des maîtres de conférences (agrégés, docteurs, chercheurs, etc.) passent beaucoup de temps à délivrer à leurs étudiants des cours d’orthographe (ailleurs, c’est de la syntaxe). Parce qu’on a fini par admettre, devant l’étendue des dégâts, qu’il fallait bien rédiger un peu correctement pour faire des études supérieures de Lettres. Voilà où en est l’université, voilà à quoi elle sert. Comme on ne peut pas sélectionner à l’entrée, et qu’on doit donc accepter tous les étudiants à la fois titulaires du baccalauréat et incapables de rédiger une phrase (ce qui fait énormément d’étudiants), on emploie des chercheurs de haut niveau à apprendre les règles d’accord du participe passé et les conjugaisons. Logique. L’université ne doit pas sélectionner, mais elle doit, en même temps, délivrer des formations professionnalisantes. A ceux qui exigent que l’université professionnalise sans sélectionner, il faudrait demander s’ils accepteraient d’être opérés par un chirurgien qui a rejoint la profession sans sélection. Ou que leur enfant reçoive l’enseignement d’un instituteur recruté sans sélection. Eh bien c’est pour demain.

S’il faut professionnaliser sans sélection, laissons tomber l’orthographe, et même la littérature en général. Ou alors, il faut appliquer au supérieur la méthode préconisée par M. Darcos en primaire : est-il vraiment nécessaire d’avoir recours à un agrégé, docteur ès lettres, habilité à diriger les recherches, pour enseigner l’accord du participe passé ? Un certifié fera largement l’affaire. Mais là, nous avons un problème. Avec la réforme des concours concoctée par le ministère, un certifié de lettres aura une parfaite connaissance du système éducatif, et des notions rudimentaires de langue, de culture générale et de littérature. Il n’aura donc pas les capacités pour assurer un cours d’orthographe. Exagération ? Pas du tout, si l’on en croit l’orthographe, le niveau de langue et de culture du candidat moyen au Capes, voire, de plus en souvent, l’orthographe de certaines annotations de professeurs sur les bulletins scolaires(1).

Pierre Jourde



(1) L’université n’est pas épargnée. La présentation des cursus, sur le site d’une grande université de la région parisienne, rédigée dans la novlangue dogmatique qui plaît au ministère (démocratiser, professionnaliser) arbore fièrement une faute d’accord et une faute de syntaxe. C’est le progrès qui veut ça, et c’est nettement plus démocratique comme ça :

La faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université Paris […] propose un large éventail de parcours en Licence et Master. Une faculté française qui:

Propose des cursus doubles licences aménagées (2 diplômes en 3 ans)

Propose des parcours en majeure/mineure

ropose un parcours spécifique « Professeur des Ecoles »

Met l’accent sur l’élaboration du projet professionnel de l’étudiant en proposant des parcours professionnalisant dès la première année.

Précisons que le site du campus de […] est pressenti pour accueillir à l'horizon 2010, le deuxième IEP de Paris (Institut d’Etudes Politiques) après l'actuel site parisien de la rue Saint-Guillaume afin de démocratiser les études en sciences politiques et les ouvrir au plus grand nombre.

Une Faculté en phase avec le projet professionnel des étudiants:

La Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Paris […] basé à […] a fait le choix de proposer des licences avec un grand nombre de parcours proposés aux étudiants dont des parcours professionnalisants à partir de matières classiques, d’où la mise en place d’un éventail de cursus et de parcours :

La licence bi-disciplinaire Majeur/Mineur

Ces licences ont la particularité d’englober deux disciplines, une en «majeure », l’autre en « mineure »:

La mineure est intégrée à la place des options afin de ne pas augmenter la charge horaire.

La qualité de l’enseignement permet de maîtriser et s’ouvrir sur des compétences et des connaissances.


L’étudiant accroît ses chances d’insertion professionnelle (concours, entreprise…) ou de poursuite d’études en master

La scène se déroule loin de la lumière du jour, dans les profondeurs patibulaires d’un bunker. Berlin en 45 ? Moscou en 52 ?

Non, Paris, 2008, 3e arrondissement. Dans la salle, non pas des apparatchiks, des bureaucrates couleur muraille, mais quelques-uns des plus brillants représentants de l’université et des organismes de recherche français : membres du CNU, le conseil national des universités, du Comité national du CNRS et des laboratoires de Paris et d’Ile de France. L’élite de la classe intellectuelle. On a du mal a se défendre de l’idée que les lieux affectés à la recherche et à l’enseignement, en France, les lieux où l’on réfléchit, cherche, où l’on transmet le savoir, et qui évoquent généralement plus un commissariat dans la Roumanie de Ceaucescu que les universités italiennes, britanniques ou américaines, participent d’un mépris généralisé de la pensée et d’un bizutage des universitaires. Mais on écarte vite ces frivolités, là n’est pas l’important, l’affaire est autrement sérieuse. Les graves personnages assis à la tribune, face à cet aréopage de grands esprits, l’annoncent d’emblée : « Nous sommes là pour le pilotage de la recherche ». En effet.

Miracle de power point, un grand écran s’allume et affiche l’image d’un tableau de bord d’airbus. Ah mais oui, bien sûr, le pilotage de la recherche, c’est tout à fait clair. La lumière se fait dans le cerveau des chercheurs présents, ils sont très intelligents, pas besoin de plus d’une image pour leur faire comprendre. Tout de même, ce sont des penseurs, on connaît ça, il faut les remuer. Bougeons. « Il faut maintenant empoigner le taureau par les cornes », déclare, impérieux, l’orateur. L’écran affiche à présent, non pas une tête de veau vinaigrette, non pas un parapluie, mais, incroyable, une splendide silhouette de taureau. L’image juste sur le mot juste. De quoi motiver un peu cette bande d’intellos.

De quoi s’agit-il au juste ? De proposer des stage découvertes dans les cuisines d’un Mac Do ? Des reconversions dans la vente d’électroménager ? Pas du tout. L’AERES, avec son bunker, ses images d’airbus et ses cornes de taureau, est l’organisme chargé par le gouvernement d’évaluer la recherche en France. C'est-à-dire de mettre au point des systèmes de mesure permettant de classer, donc de doter les centres de recherches, et de déterminer la carrière des chercheurs suivant la valeur estimée de leurs travaux. Tout de suite, on est en confiance. Des gens capables d’une telle finesse (airbus, taureau) ne peuvent qu’effectuer un fin travail d’évaluation. Quant aux chercheurs présents, ils sont censés classer les revues scientifiques (A, B, C). En gros, plus on publie dans de bonnes revues (A), plus on est un bon chercheur. Si vous publiez un article dans une petite revue de Varsovie, peu citée (C), pas bon. Si vous publiez dans une revue américaine à forte diffusion (A), vous êtes nettement plus intelligent, et c’est excellent pour votre carrière. Ajoutons à cela le « facteur d’impact », qui mesure le rapport entre le nombre d’articles citant un chercheur et le nombre d'articles que ce chercheur a publiés, sans compter le facteur H, le facteur G et autres affriolants machins que l’universitaire désormais s’amusera à bricoler pour mesurer sa propre importance. Ça l’occupera. La bibliométrie, c’est ça.

Evidemment, il fallait s’y attendre avec ces intellectuels frileux, conservateurs, repliés sur leurs privilèges catégoriels, ça se passe mal. Depuis des semaines, les pétitions se multiplient, parmi les chercheurs, pour dénoncer le système d’évaluation. Le mouvement est parti des pays anglo-saxons, où l’on a déjà mis au point les systèmes d’évaluation, et sur le modèle desquels se calque la France. Les directeurs de dizaines de prestigieuses revues internationales d’histoire des sciences ont publié un communiqué commun pour refuser que leurs publications soient utilisées dans l’évaluation bibliométrique. Ils dénoncent les critères de l’ERIH (European Reference Index for the Humanities, dont s’inspirent largement les critères de l’AERES) en ces termes peu amènes : « The ERIH depends on a fundamental misunderstanding of conduct and publication of research in our field, and in the humanities in general. Journals’ quality cannot be separated from their contents and their review processes. Great research may be published anywhere and in any language. Truly ground-breaking work may be more likely to appear from marginal, dissident or unexpected sources, rather than from a well-established and entrenched mainstream (1)”.

Même des associations internationales de mathématiciens (et parmi elles l’Union Mathématique Internationale qui décerne la médaille Field) ont publié un rapport qui dénonce les gros sabots et la rusticité des outils statistiques sur lesquels se fondent les classements de revues de l’ERIH. Pour Peter Lawrence, professeur à Cambridge, le principal résultat de la bibliométrie, c’est que « l’objectif principal des savants n’est plus de faire des découvertes mais de publier autant que possible », de sorte que « l’utilité, la qualité et l’objectivité des articles se sont dégradées ». Même l’une des grande théoriciennes des l’« impact », Ann-Will Harting, professeur à Melbourne, vient de publier, avec Nancy Adler, professeur à Mac Gill (Montréal) un long article, « When knowledge wins, transcending the sense and nonsense of academic rankings », où elle remet sérieusement en questions les effets de la bibliométrie.

En France, plusieurs pétitions et textes circulent pour s’opposer au classement des revues. Des chercheurs chargés de cette opération quittent l’AERES. Certaines commissions (arts, langues, sciences du langage notamment) refusent tout bonnement de procéder à un quelconque classement, après quelques séances houleuses, et des tentatives de repli à haute teneur burlesque, comme celle qui consiste à proposer de dresser la liste des revues sans les classer (autant publier une bibliographie). Quels sont les arguments de ces ennemis de la modernité bibliométrique, qui ont récemment contraint L’AERES à renoncer pour l’instant à classer les revues en littérature française et comparée ?

Ils prétendent que les revues anglo-saxonnes sont surévaluées par ces estimations, sans rapport avec leurs qualités réelles ; que cette surévaluation provoquera la fuite des textes européens dans ces revues, et qu’ainsi la bibliométrie provoque ce qu’elle prétend mesurer ; que des revues roumaines ou libanaises en français tombent dans les profondeurs du classement, excellente façon de défendre la culture française à l’étranger ; que c’est offrir une rente de situation à certaines publications, qui n’ont plus qu’à dormir sur leurs lauriers pour l’éternité ; que le critère principal de publication dans une revue prestigieuse n’est pas nécessairement la qualité scientifique ; que la recherche audacieuse est souvent publiée dans de jeunes revues méconnues ; que ces critères sont en réalité quantitatifs et n’ont pas de sens pour mesurer la qualité d’un travail ; que c’est souvent le temps qui fait apparaître l’importance des recherches ; que la qualité d’une revue ne se mesure pas à sa diffusion, ni la qualité d’un texte au renom de la publication qui l’accueille ; qu’il y a, notamment en sciences humaines, abondance de documents fondamentaux sur des supports rares et confidentiels ; que ce fichage condamne d’avance les créations de revues novatrices et audacieuses ; que les bouleversements de la connaissance se sont faits souvent en dehors ou à l’encontre des institutions bien établies auxquels l’AERES décerne ses lauriers ; que la quantité des citations mesure les modes intellectuelles, les positions de pouvoir et l’audience d’un auteur plus que la qualité de l’article cité ; que tout cela ne peut produire qu’un aplatissement et une servilité de la pensée.

Certains vétilleux, comme Olivier Boulnois, médiéviste, philosophe, Directeur d’études l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, vont même jusqu’à examiner en détail les listes de l’AERES. Ils y remarquent des revues essentielles classées B, des revues inexistantes dûment répertoriées, des périodiques classés deux fois, A ou B.

D’autres s’amusent à calculer la cote de chercheur d’Aristote et Platon selon les critères bibliométriques. Très médiocre : ces piètres chercheurs grecs végéteront toute leur vie à des postes subalternes. Kant est mieux noté, mais nettement moins que Dov Gabbay. Einstein ou Bakhtine auraient du mal à obtenir une augmentation et des crédits de recherche. Le facteur d’impact de Laurent Lafforgue était nul lorsqu’il a obtenu la médaille Field. Bref, n’importe quoi.

Tout cela ne doit pas arrêter le progrès. Pilotons la recherche, prenons le taureau par les cornes. Un bon pilotage se doit d’être automatisé, standardisé, mécanisé. Surtout ne pensons pas, comptons. Au moins, ça aura toute l’apparence de l’objectivité. Comptons, c’est ainsi qu’on encouragera la recherche, l’audace, l’originalité. Une bonne évaluation est une évaluation machinale. Ça évite de réfléchir, et c’est quand même moins fatigant. La pensée, c’est comme les tonnes de blé. Ça se quantifie, ça se planifie, ça s’encadre, comme ça, on est tranquille. D’ailleurs, l’important, ce n’est pas la production, c’est la mesure et la publication de la mesure.

On pourrait, d’ailleurs, encore améliorer le système de classement, et, outre les séances de motivation avec power point, s’inspirer utilement des pratiques de management de Mac Do. Les meilleurs vendeurs de cheeseburger sont classés employés du mois. Il serait souhaitable, à l’astrophysicien ou à l’archéologue méritant, dont le facteur d’impact, le facteur G, le facteur H et autres instruments de mesure amusants sont très très positifs, d’accorder le titre de chercheur du mois. Un directeur de cabinet l’embrasserait sur les deux joues, on accrocherait sa photo à l’AERES, tout au fond du bunker, et là, enfin, on aurait pris le taureau par les cornes.


(Le Monde diplomatique)


1 - L’ERIH repose sur incompréhension fondamentale des modes de développement et de publication de la recherche dans nos disciplines, et dans les sciences humaines en général. La qualité des revues ne peut être séparée de leur contenu et de leurs méthodes éditoriales. Une recherche importante peut être publiée n’importe où, dans quelque langue que ce soit. Un travail révolutionnaire a plus de chances de surgir sur des -upports marginaux, dissidents ou inattendus que dans des lieux institutionnels bien établis.

Les étudiants qui réclament un encadrement suffisant et des conditions de travail acceptables dans des locaux décents ont évidemment raison. Il suffit de déambuler dans les facultés françaises, et singulièrement dans la couronne parisienne, pour prendre la mesure du désastre: décors sinistres de béton dégradé, places en bibliothèque prises d’assaut, personnel administratif surchargé de travail. Certains professeurs recommencent leurs cours pour que ceux qui n’ont pu entrer la première fois y assistent. Inutile de se lancer dans la description d’une situation parfaitement connue, qui empire depuis des années. Tous les efforts de construction et d’encadrement sont submergés par un afflux voulu, prévu au niveau du secondaire, mais très mal préparé dans le supérieur. A Mulhouse, petite université a priori moins concernée par ces problèmes, les bâtiments quasi neufs (achevés en 1991) sont déjà trop petits.Les étudiants ne trouvent plus de place en bibliothèque. Ils s’agglutinent dans des couloirs minuscules. En cas d’incendie, c’est l’hécatombe.

Les gouvernements, de droite comme de gauche, portent l’entière responsabilité d’une « crise » qui ne date pas d’hier. L’imprévision et l’amateurisme semblent en la matière des spécialités bien françaises. On attend la révolte pour proposer des « plans d’urgence » qui ne résolvent évidemment rien, et pour favoriser au coup par coup ceux qui crient le plus fort. M. Jospin vient d’imputer la faute au gouvernement de M. Chirac. C’est classique et c’est de bonne guerre, mais qui prendra au sérieux ce jugement de l’ancien ministre de l’Education nationale? Il est mieux placé que personne pour savoir que les choses ont empiré durant toute la décennie où ses amis et lui ont été au pouvoir.

Le débat des « moyens » est un faux débat. Le ministre propose quelque sous. Les étudiants et les enseignants en réclament un peu plus. On se met d’accord sur un moyen terme, et on repart jusqu’à la prochaine fois. Les causes de cette situation sont plus profondes et exigent un autre traitement, mais tout se passe comme si on refusait de voir les choses en face. La politique éducative n’est pas parvenue jusqu’ici à sortir de ses schémas imposés et de ses voies obligatoires. Tout le système fonctionne sur une immense imposture. L’énorme machine Education fabrique de l’illusion comme le système soviétique fabriquait une réalité factice. Illusion universelle: parents, étudiants, gouvernants, professeurs en ont été les victimes.

Bien sûr il faut des crédits et des postes, pour une politique éducative ambitieuse, mais l’argent n’est pas inépuisable, et il sera toujours insuffisant. L’absurde refus de toute sélection a pourri le système à la base. La non-sélection: voilà le piège, la grande machine à Illusion, qui envoie des armées entières de bacheliers désarmés se faire anéantir dans le massacre du premier cycle universitaire. Si cela fonctionne si bien, et depuis si longtemps, en dépit de toute raison, c’est que cela arrange tout le monde: les étudiants eux-mêmes, bien sûr; les parents, fiers que leurs enfants « réussissent »; les gouvernants satisfaits de produire des taux de réussite au baccalauréat, preuves de la « démocratisation » de l’éducation; certains journalistes qui se chargent de transmettre le discours sacré de la « démocratisation »; certains enseignants intoxiqués par le discours sacré.

Le principe même de l’Illusion consiste à tout faire pour s’assurer de correspondre à la réalité. Et qu’est-ce qui ressemble plus à une photographie du réel que des chiffres? La machine à illusion produit donc des chiffres, des taux de réussite, tous descendants du Grand Chiffre Originel: 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat (lequel a engendré d’abord cet avatar prévisible: 80% de diplômés du baccalauréat). M. Chevènement se targuait encore récemment d’avoir eu cette idée géniale, et voyait dans le surpeuplement actuel de l’université la preuve qu’elle était bonne. Raisonnement circulaire typique d’un technocrate à la soviétique qui impose des chiffres à la réalité pour constater ensuite que la réalité vérifie ses chiffres. Et de même, rituellement, on entend chaque année un ministre se féliciter d’un « bon cru » ou d’un « mauvais cru » du bac, se réjouir de deux ou trois pour cent de plus. Bref, faire comme si la quantité mesurait une qualité. Quelle qualité? Le chiffre n’a jamais mesuré une réalité, il l’ a engendrée. Les chiffres enregistrent ce qui a été décidé, ils donnent forme et couleur à l’Illusion.

N’importe quel enseignant, du cours préparatoire à l’université, sait pertinemment qu’amener plus de jeunes au bac n’a jamais signifié dans les faits en amener un plus grand nombre à un meilleur niveau de savoir et de savoir-faire (cela impliquerait une toute conception de l’éducation que celle qui prévaut depuis des années) mais se débrouiller pour que tout le monde franchisse toutes les barrières, en enrobant la réalité d’un maximum de discours « pédagogiques » et « sociaux ». On a à peu près supprimé tout obstacle dans le secondaire. Un collégien sait à présent qu’il n’est pas absolument indispensable de travailler pour continuer sa route tranquillement ves les classes supérieures. Reste, au bout d’un certain temps, le butoir du bac. Lui aussi tend à n’être plus qu’un mot. Quelqu’un qui, comme l’auteur de ces lignes, a été enseignant dix ans dans le secondaire, membre du jury de bac, puis, en qualité d’universitaire, président de ce même jury, commence à avoir une idée de ce qui se pratique en la matière. Les pressions sont constantes pour relever les notes et « faire passer » un maximum d’élèves. Le Canard enchaîné a cru prendre il y a quelques semaines le « bac Bayrou » en « flagrant délit de dopage ». Mais le pauvre bac est bourré d’anabolisants depuis des années.

Le ministre veut des « résultats », comme tout ministre. Produire des chiffres. Bien entendu, un recteur veut aussi ses résultats. Surtout ne pas avouer des chiffres inférieurs à ceux du recteur de l’académie voisine. Les inspecteurs, zélés, transmettent. Ils réunissent les correcteurs et leurs expliquent comment « bien » noter, c’est à dire comment noter plus haut. Les flots d’élèves qui sont arrivés sans véritable obstacle jusqu’au bac se retrouvent presque tous à l’université, et tout le monde est content.

On voit alors arriver des étudiants qui, en Lettres, ne parviennent pas à rédiger un texte compréhensible en français (c’est à dire pourvu de phrases qui se suivent à peu près logiquement et présentent une construction interprétable), qui ne peuvent faire moins de cinq fautes par feuillets, qui ne disposent que d’un vocabulaire minimaliste, qui n’ont jamais lu en matière de littérature que le programme du bac; qui, en Histoire, ne maîtrisent pas des rudiments de chronologie, etc. Comme ces cas deviennent de plus en plus fréquents, le premier cycle tend à se transformer en lycée, voire en collège. Il faut reprendre à zéro. Mais cela ne suffit pas. On connaît les taux d’échec pharamineux au DEUG. En Lettres, à Mulhouse, il a avoisiné les 75% pour le DEUG I en 1995. Y a-t-il quelque sens à parler encore de démocratisation? L’Illusion se dégonfle d’un coup, l’étudiant se retrouve sans préparation face à la dure réalité: il faut bien un moment où les compétences réelles sont réellement mesurées, sans trucages et sans discours lénifiants. Mais comme ce moment arrive le plus tard possible, brutalement, il est d’autant plus difficile à vivre.

Cela n’empêche pas de créer des compétences factices, des qualifications purement verbales. On parle de « bac plus deux », « bac plus trois »: locutions du langage de l’Illusion, qui n’ont aucun sens dans la réalité. Les maîtres en réalité, ceux qui recrutent et donnent des emplois, savent à quoi s’en tenir sur la valeur de ces titres en peau de lapin. Mais ceux à qui l’on a fait croire qu’ils étaient détenteurs d’une compétence ont du mal à accepter qu’elle ne soit pas reconnue.

Mais, dira-t-on, un élève qui est resté plus longtemps dans le système des études générales, a plus appris, et acquis au moins une certaine culture. En réalité, c’est faux. On le voit bien en Deug: les étudiants qui échouent ont subi passivement la logique de l’Illusion et se sont laissés traîner sans progresser, de facilité en démagogie. Il leur en reste plus de dégoût que de culture.

Bien plus: l’Illusion entraîne des effets pervers et des injustices. Les étudiants qui travaillent, ou qui auraient été plus motivés dans un système moins délirant, souffrent des mauvaises conditions de travail et surtout de la dévaluation générale des diplômes. Un bac brillant ne vaut pas plus (c’est à dire plus grand-chose) que celui accordé de guerre lasse par les examinateurs à des candidats dont l’incompétence est criante. « Démocratisation » est le dernier mot de l’Illusion. En réalité c’est d’une démocratisation à la soviétique qu’il s’agit. Fuite en avant, industrie lourde, réussite planifiée comme un plan quinquennal et trucage de la réalité. Une vraie démocratisation donnerait la qualité du savoir, non des quantités statistiques.

Le système finit par se prendre à ses propres contradictions: baccalauréat devenu ingérable, universités qui craquent de toutes parts, et plus assez d’argent bien sûr pour assumer les conséquences bien matérielles, bien palpables des décisions « pédagogiques ».

Qui, à ces étudiants qui manifestent avec de légitimes revendications, osera dire: « il y a trop d’étudiants »? et en particulier trop d’étudiants dans des filières où ils ne peuvent pas progresser? Peu de gens. On n’ira même pas, souvent, jusqu’à oser le penser sans le dire. On prendra l’exemple des autres grands pays occidentaux, qui tous envoient une grande partie de leur jeunesse à l’université, sans comparer en détail les systèmes. Aucun d’entre eux n’est aussi centralisé et aussi généraliste que le système français. La diversité des voies, qui devrait être la règle dès le collège, demeure sous-développée. Abstraction pour tout le monde ou à peu près. Tout le monde doit réussir de la même façon et en passer par le même bac qui donnera accès à des universités identiques délivrant des diplômes équivalents. Et comme ce système est délirant, monstrueux, depuis le début, on truque, en faisant croire que l’on agit pour le plus grand bien des jeunes en général et des plus défavorisés en particulier. Si rien ne change, on sait ce qui va se passer, ce qui se passe déjà: le public pour les pauvres, le privé pour les riches, qui n’accepteront pas de voir leurs enfants laminés par la démagogie et la misère du public. On y va tout droit, on y est presque. La démocratie est pour demain.