Pierre Jourde

Société

Le texte qui suit m’a valu de recevoir des messages et des lettres d’insultes en grand nombre. Il est considéré comme « ignoble », « ignominieux », « mensonger », « faux », son auteur est soupçonné de toutes les horreurs, raciste bien évidemment, « communautariste blanc », etc. (et même « antisémite », pourquoi pas, tant qu’on y est). Bref, le texte qui suit ne peut avoir été écrit que par le dernier des salauds, et l’on s’interroge sur l’honnêteté de son auteur, sa compétence d’enseignant, sa femme, ses enfants, etc. Rien n’est de trop face à un brûlot aussi répugnant. Comme d’habitude, on a aussi attribué cet article à la volonté de se « faire bien voir par les juifs », de même que mes interventions critiques sur l’université ou la littérature contemporaine ont été attribuées au carriérisme. L’idée qu’on puisse avoir des opinions et les exprimer de bonne foi paraît impossible. (Soit dit en passant, cet article m’a plutôt valu quelques ennuis dans mes fonctions universitaires). Cela a été pour moi une nouvelle occasion de vérifier deux ou trois choses :

La question israëlo-palestinienne soulève immanquablement l’hystérie. On réagit aux textes sur leurs intentions supposées, jamais sur une lecture scrupuleuse de leur contenu. J’avais pris l’habitude de cela après les réactions suscitées par La Littérature sans estomac ou Pays perdu. Ne mentionnons même pas la phrase : « La mort de centaines de femmes et d’enfants palestiniens est un désastre humain qui doit susciter en tout humain l’horreur et la compassion », qui n’a dû être considérée que comme une prudence rhétorique. La haine ahurissante que j’ai reçue m’a conforté dans l’interrogation de mon article : Pourquoi tout ce qui touche à Israël engendre-t-il une telle haine ?

On voudrait ne pas avoir à relever toutes les bêtises ou les manifestations de mauvaise foi, tout le déversement de confusion mentale qu’a occasionné ce texte. Pour ne prendre qu’un exemple de ce torrent de n’importe quoi, on m’a donné de graves leçons de philologie, me reprochant mon ignorance, scandaleuse pour un universitaire, me rappelant que, puisque les Arabes étaient des sémites, l’antisémitisme concernait aussi les Arabes, etc. Il se trouve qu’au-delà du sens étymologique, l’usage a fait que ce mot est réservé au caractère spécifique de la haine des juifs, les gens qui traitent de ces questions se conforment à cet usage.

Pour tenter d’éclairer un peu sérieusement cet article, je voudrais revenir sur la question de ce qui l’a motivé, et sur la question des faits.

Par quoi ce texte a-t-il été motivé ?

Les manifestations contre Israël, à la suite de l’offensive de Gaza, ont rassemblé du monde. Ces manifestations, sans nul doute, étaient justifiées amplement par les souffrances endurées par la population civile palestinienne, et toute protestation contre la violence d’une guerre est bienvenue. Certains traits de ces manifestations étaient cependant inquiétants : leur agressivité, et le caractère parfois antisémite de certaines expressions. Mais passons là-dessus.

Je me suis demandé ce qui motivait les manifestants. Pourquoi manifeste-t-on dans ce cas de figure ? Je suppose que c’est par humanité, par amour de la justice. Du moins cela me paraît être les motivations les plus élevées. Je ferai remarquer que je prête a priori aux manifestants anti-Israël de nobles motifs, je ne parle pas a priori de haine. Mais je me suis demandé pourquoi ces mêmes motivations ne produisaient pas des manifestations aussi véhémentes lorsque l’humanité et la justice se trouvaient autant sinon plus bafouées de par le monde, au Soudan au même moment, au Guatemala, au Sri Lanka, au Tibet, en Birmanie, ou lorsqu’on pend une jeune fille de seize ans en Iran parce qu’elle s’est montrée un peu légère, parmi des centaines de condamnations à mort annuelles, ou lorsque des attentas aveugles tuent des innocents (dont des Arabes) à Jérusalem ou Tel Aviv comme la guerre en tue à Gaza. Je ne me souviens pas non plus de la moindre manifestation lorsque, il y a quelques années, deux prisonniers israéliens ont été lynchés et exposés sanglants à une fenêtre par des palestiniens.

Pourquoi est-ce Israël qui déclenche une telle colère, aussi juste soit-elle, et pas les autres ? Pourquoi nous montre-t-on tant de morts, de sang, de souffrance, avec insistance, lorsqu’elles ont lieu à Gaza, et beaucoup moins ailleurs ? Je ne trouvais pas d’explications satisfaisantes. Les palestiniens sont victime d’une injustice, certes, on ne le niera pas, mais pourquoi cette injustice, dans un monde si bondé d’injustice, est-elle cent fois plus mise en scène que les autres ? On nous montre à l’envi les morts de Gaza, cela nous révolte, et c’est normal. Supposons que l’on nous montre tout aussi souvent et tout aussi dramatiquement le spectacle des femmes lapidées pour adultère au Moyen Orient, les indiens d’Amérique centrale exterminés, les dizaines de milliers de Darfouris atrocement massacrés, que ferions-nous ? Notre révolte serait-elle aussi vive ?

Supposons, pour les manifestants d’origine arabe, que certains soient également motivés par une solidarité arabe ou musulmane. Laissons de côté le caractère potentiellement dangereux d’une telle solidarité, qui ouvre la possibilité, sur le territoire de la république, de conflits communautaristes. (Qualifier ces manifestants d’« Arabes » peut légitimement susciter le soupçon de racisme. En revanche, la mention de l’origine arabe devient tout à fait normale, plus du tout raciste, lorsqu’il s’agit d’expliquer, de comprendre la véhémence anti-israélienne de certains jeunes français.) Mais admettons cette réaction, considérons-la comme normale. Admettons un réflexe de solidarité arabe ou musulmane. On constate tout de même que le massacre de milliers de Palestiniens par les régimes Jordanien ou Syrien n’a jamais soulevé les foules parisiennes, que le carnage de musulmans tchétchènes ou indiens n’a guère suscité de manifestations de la part de français musulmans. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Que faire de ce fait ? On peut en tirer une possible conclusion : la mort d’un Arabe ou d’un musulman revêt une valeur différente, en France, suivant que cet Arabe ou ce musulman est tué par un juif ou par n’importe qui d’autre.

Je ne veux pas dire par là que protester contre la guerre et les victimes civiles à Gaza soit antisémite, absolument pas, rien n’est plus stupide que les accusations d’antisémitisme à tort et à travers, et je comprends parfaitement qu’on se rende à ces manifestations. Mais je pense que si on fait le choix de manifester lorsque le coupable est Israël, et jamais dans tous les autres cas de figure, cela doit bien impliquer que notre rapport à Israël est d’une nature particulière, qu’un crime israélien nous semble d’une ampleur et d’une importance plus grandes que les autres. C’est pour cela qu’il me semble qu’Israël incarne en Europe le coupable idéal. Le méchant état construit sur le modèle occidental, et qui opprime les pauvres Arabes que l’Europe a colonisés. Bref, Israël est chargé de la mauvaise conscience occidentale, nous en faisons notre double maléfique et nous nous déchargeons sur ce bouc émissaire de notre péché occidental. Pour les musulmans, Israël joue le rôle de point de fixation, de déversoir de toutes les frustrations ou rancoeurs accumulées. Il incarne l’injustice, même dans le cas où ces injustices seraient plus violentes encore au sein même des pays musulmans.

Si il y a un antisionisme sincère, l’antisionisme peut aussi servir à masquer commodément un antisémitisme inavouable, et on ne peut pas exclure cette motivation pour certains des participants à ces manifestations. Les propos de Dieudonné et de ses amis montrent suffisamment que leur « antisionisme » reproduit tous les clichés caractéristiques des discours antisémites, des années 1880 à la libération. Dieudonné est rejoint dans son « antisionisme » par des négationnistes, et diverses personnalités, dont l’animateur de « la banlieue s’exprime ». On aimerait qu’elle s’exprime sans faire siens les idéaux du Front national, pour ne pas dire pire. Si le sionisme est analysé comme l’ambition territoriale excessive et les méthodes brutales d’un état de sept millions d’habitants qui couvre l’équivalent de trois départements français, on a raison de le dénoncer, mais il n’y a peut-être pas de quoi en faire la cause du siècle. Pourquoi ne pas créer alors un parti antisoudanais ou antichinois ? (Pourquoi ne pas dénoncer aussi, tant qu’on y est, les militants du Fatah affreusement torturés par le Hamas, ou les civils que ce même Hamas a obligés à rester sous les bombes de Tsahal ?) Mais si le sionisme est analysé comme un complot et un danger universels, alors on tombe dans le banal antisémitisme.

En ce qui concerne les faits, j’avoue ne pas très bien comprendre les accusations de mensonge. Il est vrai que ces accusations restaient prudemment générales, et évitaient de relever concrètement ce que j’ai écrit.

Sur le caractère démocratique d’Israël : on peut en discuter les formes et l’étendue, reste que ce pays est bel et bien une démocratie parlementaire, que les gouvernements y changent au gré des majorités, que les gouvernants y sont durement critiqués, passibles de poursuites judiciaires, et que les Arabes israéliens y bénéficient d’une représentation nationale importante. Je ne pense pas qu’on puisse qualifier de « démocraties » la théocratie saoudienne, la Syrie, la Libye, l’Egypte, la bande de Gaza sous la coupe du Hamas ou les divers émirats. Je n’y peux malheureusement rien. On pourrait affiner cette présentation en comparant la place des femmes. Où vaut-il mieux être une femme : à Tel Aviv ? à Gaza ? à Riyad ? à Assiout ? Le sort de la moitié de l’humanité me paraît un aspect important du caractère démocratique ou non d’un régime. On peut y ajouter la capacité à l’autocritique. Il y a en Israël des manifestations contre la guerre, des soutiens importants aux palestiniens, et même des voix qui s’élèvent pour contester la légitimité même de l’existence d’Israël. L’exercice équivalent serait infiniment plus risqué à Ramallah ou Damas. D’ailleurs il n’est pas pratiqué, ou de manière extrêmement marginales, tant les conséquences en sont lourdes. Mais pardon, tout cela est faux, je mens, je suis un infâme raciste.

Sur la place comparée des Arabes en Israël et des juifs en pays arabe : le sort des Palestiniens n’est certes pas enviable, et la constitution d’un état palestinien viable apparaît comme une nécessité. Il reste qu’Israël est, pour une part non négligeable, un pays arabe, et que la minorité arabe y a sa place, dans les écoles, les universités, les hôpitaux. Toute personne qui s’est rendue en Israël le sait. Les femmes voilées à l’université Bar Ilan de Tel Aviv, je ne les invente pas, je les ai croisées. Mais c’est un mensonge de ma part, évidemment. Et, encore une fois, je propose un test équivalent : qu’un juif en kippa se présente à l’entrée d’une université saoudienne, syrienne ou égyptienne. Que croit-on qu’il se passera ? On l’invitera à s’asseoir et à suivre les cours, comme les jeunes femmes musulmanes de Bar Ilan ? Les Palestiniens ont été spoliés par la création d’Israël, c’est vrai. Mais que croit-on qu’il est arrivé aux milliers de juifs qui vivaient dans les pays arabes ? Mensonges de dire qu’ils ont été chassés et spoliés ? Mensonge, oui, qui ne peut être formulé que par un salaud, un communautariste, un universitaire indigne d’occuper sa chaire de professeur.

Voici un autre mensonge : l’antisémitisme le plus virulent, accompagné de négationnisme, est devenu monnaie courante dans les pays arabes. Antisémitisme, pas seulement antisionisme. J’invente les manuels scolaires pour enfants arabes, bréviaires de haine antisémite. J’invente le négationnisme du président iranien. J’invente l’enthousiasme pro-hitlérien d’écoliers algériens manipulés par le discours officiel, et qui s’exprime sans complexe devant un professeur coopérant. J’invente les étudiantes des certains émirats refusant d’étudier un écrivain allemand en cours de littérature, parce que cet écrivain était anti-nazi. J’invente la charte du Hamas, excellente lecture. J’invente Le Protocole des sages de Sion exposé à la bibliothèque d’Alexandrie comme un monument de la culture juive, et utilisé par la propagande du Hamas, alors que l’on sait bien que ce texte de manipulation antisémite a été fabriqué de toutes pièces par la police du tsar avant la révolution de 1917. J’invente pas les propos banalement antisémites du ministre de la culture égyptien. Mensonges éhontés, que tout cela. Tout ce qui dérange une certitude partisane ne peut qu’être mensonger.

En tous cas, de cet antisémitisme qui tend à se répandre en terre arabe, je ne tirerai pas de conclusions ni de spéculations à la Dieudonné. Je ne fonderai pas de parti anti-panarabique. Si je le faisais, on me suspecterait de racisme, et on aurait sans doute raison. Mais je n’ai pas de haine, moi, et mon propos, dans le texte qui suit, consiste au contraire à la débusquer, et à la combattre, de quelque bord qu’elle soit.

Depuis l’entrée de Tsahal dans la bande de Gaza, les médias parlent benoîtement d’ « importation du conflit », de « violences intercommunautaires ». Elles sont tout de même un peu à sens unique, les violences « intercommunautaires ». Cela consiste, en gros, à ce que des jeunes gens d’origine arabo-musulmane s’en prennent à des Juifs, manifestant par là leur soutien à leurs « frères » palestiniens opprimés. Ils n’ont d’ailleurs pas attendu le conflit de Gaza pour pratiquer ce sport, et l’agression ou l’injure adressée aux Juifs est devenue un phénomène récurrent.

Le mort de centaines de femmes et d’enfants palestiniens est un désastre humain qui doit susciter en tout humain l’horreur et la compassion. En conséquence de quoi, il est légitime d’aller casser la figure à un Juif de France qui n’y est pour rien. Sans doute parce que ces gens-là, c’est bien connu, forment un lobby. Tout Juif est complice.

Que soutiennent-ils, en tant que quoi manifestent-ils, ceux qui cassent du Juif, et ceux qui manifestent contre l’opération israélienne ?

Soutiennent-ils le Hamas ? Savent-ils que les textes de référence de ce mouvement n’ont rien à envier à ceux du parti nazi ? Que son objectif déclaré est de tuer les Juifs et de détruire Israël? Veulent-ils qu’Israël reçoive éternellement ses missiles sans réagir ? Savent-ils que l’intrication des combattants et des civils est telle, à Gaza, que faire le tri lors d’une opération militaire est d’une extrême difficulté ?

Réagissent-ils en tant qu’Arabes ? Mais ils sont français, et en quoi un Français est-il impliqué dans un conflit international, sinon au nom de la justice universelle ? Réagissent-ils alors au nom de la justice universelle ? En tant qu’êtres humains ? Mais alors, pourquoi ne se révoltent-ils pas quand on massacre les Indiens du Chiapas, les Tibétains ? Pourquoi les centaines de milliers de morts, les inconcevables cruautés perpétrées au Darfour ne les jettent-ils pas dans les rues ? Tout de même pas parce qu’elles sont le fait des milices d’un régime islamiste ? Pourquoi ne trouvent-ils pas étrange que les communautés juives aient quasiment disparu de tous les pays arabes, après persécutions et spoliations ? Pourquoi ne réclament-ils pas, au nom de la justice, le droit au retour des juifs chassés ?

S’ils réagissent en tant qu’Arabes, où étaient-ils quand les Syriens ou les Jordaniens massacraient dix fois plus d’Arabes, palestiniens ou non, que Tsahal ? Savent-ils que l’un des rares endroits du Moyen-Orient où les Arabes bénéficient de droits démocratiques c’est Israël ? Savent-ils que, pour la liberté, la démocratie, les droits de l’homme, il vaut infiniment mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, et, à bien des égards, qu’arabe dans un pays arabe ? Savent-ils qu’Israël soutient financièrement la Palestine, soigne les Palestiniens dans ses hôpitaux ? Que les deux millions d’Arabes israéliens ont leurs députés ? Savent-ils que, si la haine anti-juive et le négationnisme se déchaînent dans les pays arabes, attisés par une propagande paranoïaque, qui n’hésite pas à faire usage du faux antisémite du Protocole des sages de Sion, la réciproque n’est pas vraie ? Que si de nombreux israéliens défendent les droits des Arabes, rarissimes sont les Arabes qui défendent des juifs ?

Réagissent-ils en tant que communauté opprimée ? Mais alors, pourquoi les Noirs de France ne s’en prendraient-ils pas aux Arabes qui les exterminent au Soudan ? Pourquoi la communauté indienne ne manifesterait-elle pas contre les régimes arabes du Golfe qui traitent leurs « frères » comme des esclaves ? Voilà qui mettrait de l’ambiance dans la république.

Réagissent-ils en tant que musulmans ? Mais où étaient-ils quand on les massacrait en Bosnie, en Tchétchénie, en Inde ? Leur silence ne s’explique tout de même pas parce que les massacreurs n’étaient pas des Juifs, n’est-ce pas ? Savent-ils que les musulmans d’Israël pratiquent librement leur culte ? Que l’université hébraïque de Tel Aviv abonde en jeunes filles voilées ? Combien de juifs en Kippa au Caire ? à Damas, à Bagdad ? L’exigence de justice est-elle à sens unique ?

On finit donc par se dire que ces manifestations, les violences et les cris de haine qui les accompagnent ne sont motivées ni par la compassion envers les victimes palestiniennes, ni par le souci de la justice, ni même par la solidarité religieuse ou communautaire, mais bien par la bonne vieille haine du Juif. On peut massacrer et torturer à travers le monde cent fois plus qu’à Gaza, le vrai coupable, le coupable universel, c’est le juif. Une poignée de juifs qui transforme un désert en pays prospère et démocratique, au milieu d’un océan de dictatures arabes sanglantes, de misère, d’islamisme et de corruption, une poignée de juifs qui en outre décide de ne plus être victimes, voilà qui est insupportable. Il faut donc bien que les juifs soient coupables, sinon où serait la justice ?

Pierre Jourde

Respect appartient à l’arsenal du vocabulaire contemporain. Tout le monde exige du respect. On l’enseigne même, paraît-il, dans les écoles. Personne, bien sûr, n’aurait l’idée saugrenue d’affirmer : « il faut respecter ses maîtres » ou « on doit respecter ses parents ». Il s’agit là du vieux respect, du respect obsolète et, pour tout dire réactionnaire.

Le respect se manifeste d’abord par le manque. Un jeune homme, fin juillet, a été tabassé à mort par d’autres jeunes gens, dans sa cité. Un jeune homme sans problèmes, plein d’avenir et de projets. Il aurait, paraît-il, « manqué de respect » à une jeune fille. Il ne faut sans doute pas entendre par là que ce garçon apparemment très policé l’a violée, ni même insultée. Il aura transgressé les lois du patriarcat sauvage tel qu’il règne dans certaines cités, et selon lequel une femme est un ustensile de l’honneur masculin. Un regard, une allusion, c’est manquer de respect. Ce respect-là se place au-dessus du respect de la personne humaine.

Regarder un garçon dans les yeux, c’est manquer de respect. Ne pas être voilée dans un quartier où domine la tyrannie machiste imposée par quelques « jeunes », c’est manquer de respect. Pénétrer à l’intérieur ce que certaines bandes ont décrété leur territoire, c’est manquer de respect. Un exemple récent, parmi bien d’autres, permettra de prendre la mesure de l’incapacité ordinaire à comprendre les lois du respect le plus élémentaire : un véhicule s’arrête à la sortie d’un parking. Le conducteur cherche son chemin. Ils laissent un passage suffisant. Pas encore assez large toutefois au goût des « jeunes » occupant la voiture suivante. S’arrêtant à la hauteur du véhicule à l’arrêt, ils accusent ses occupants de leur manquer de respect. Accusation assortie de quelques menaces et injures. Car le respect se mesure aussi en mètres. Il jauge la capacité du citoyen ordinaire à laisser un large passage et à baisser les yeux. Et la moindre entorse au respect est immédiatement sanctionnée par un déluge d’insultes ordurières. Lesquelles ne sauraient être, elles, considérées comme du manque de respect. Il ne faut pas tout confondre.

Au-delà, le manque de respect désigne toute espèce d’attitude critique envers des croyances ou des coutumes particulières. Se moquer de la croyance puérile selon laquelle des vierges attendent le bon croyant au paradis des Musulmans, c’est manquer de respect. Pasticher la Cène de Léonard de Vinci, c’est manquer de respect. Remettre en cause la création selon la Bible ou le Coran, c’est manquer de respect. Ne pas proposer de repas sans porc, c’est manquer de respect. Celui qui écrit quoi que ce soit sur quelque sujet que ce soit devra désormais apprendre à se méfier : au moindre détour de page, il risque de manquer de respect à quelqu’un.

Plus qu’une obligation positive, le respect est un interdit. Il ne s’agit pas de considérer, en l’autre, un individu libre, mais d’imposer un pouvoir. Ce pouvoir n’est parfois, tout simplement, que celui du plus fort. Certains n’exigent le respect que parce qu’ils n’ont jamais appris ce qu’était une obligation ou un devoir, et qu’ils ont remplacé les règles de la vie sociale par des coutumes tribales.

En outre, l’espace public tend à n’être plus le lieu où l’on s’allège du poids de ses particularités au profit de l’échange en commun. Chacun y impose sa petite tyrannie individuelle, ses manies, sa musique, sa sexualité, son chien, sa religion ou ses enfants. Le respect consiste à s’incliner devant cette nouvelle tyrannie. La religion du respect veut substituer aux lois de la république des traditions fétichisées, contractées sur des interdits. Elle ranime dans les démocraties modernes d’antiques habitudes de soumission aveugle à la lettre des textes sacrés et à des féodalités locales refusant la loi commune. Manquer de respect désigne tous les comportements par lesquels on refuse de s’incliner devant ces pouvoirs archaïques. Et l’exigence du respect devient le masque moral sous lequel s’avancent les petits fascismes ordinaires.

Trois adolescents, s’imaginant à tort ou à raison poursuivis par la police, franchissent un grillage barbelé et se réfugient dans une cabine de haute tension en négligeant les avertissements, interdictions et autres têtes de morts artistiquement peints sur la porte. Deux meurent électrocutés.

Des bandes de jeunes, en représailles, et pour protester contre leur abandon, attaquent les pompiers, tirent au revolver sur les forces de l’ordre, brûlent les autobus avec leurs occupants, dont une handicapée, détruisent voitures, entrepôts, centres commerciaux.

Une marche silencieuse a lieu en l’honneur des adolescents. Certains marcheurs s’étonnent de l’absence du ministre de l’intérieur à cette manifestation. Les familles des deux jeunes victimes sont reçues par le premier ministre, qui promet des mesures contre l’exclusion.

Au même moment, non loin de là, un employé des services municipaux qui inspectait le mobilier urbain était tué à coups de pieds et de poings devant sa femme et sa fille par une bande de jeunes. Personne ne juge bon de recevoir sa famille.





Trois adolescents, s’imaginant à tort ou à raison poursuivis par la police, se jettent dans la Seine par une nuit d’hiver glaciale. Ils meurent noyés et gelés.

Des bandes de jeunes, en représailles, et pour protester contre leur abandon, incendient hôtel de ville, cliniques, maisons de retraite garnies de leurs occupants.

Une marche silencieuse a lieu en l’honneur des adolescents. Certains marcheurs s’étonnent de l’absence du ministre de l’intérieur à cette manifestation.

Les familles des trois jeunes victimes sont reçues par le président de la république, qui promet des mesures contre l’exclusion.

Au même moment, non loin de là, un badaud qui regardait les vitrines est tué à coups de barres de fer devant sa femme et sa fille par une bande de jeunes. Personne ne juge bon de recevoir sa famille.





Trois adolescents, s’imaginant à tort ou à raison poursuivis par la police, se précipitent du haut d’un pont surplombant l’autoroute. Ils meurent aplatis, puis écrasés par quelques dizaines de véhicules.

Des bandes de jeunes, en représailles, et pour protester contre leur abandon, tirent au fusil-mitrailleur sur les véhicules du SAMU, déracinent les arbres des parcs municipaux, brûlent les collèges et les lycées.

Une marche silencieuse a lieu en l’honneur des adolescents. Certains marcheurs s’étonnent de l’absence du ministre de l’intérieur à cette manifestation. Les familles des trois jeunes victimes sont reçues par le président des Etats-Unis, qui promet des mesures contre l’exclusion.

Au même moment, non loin de là, un automobiliste qui sortait de sa voiture est lardé de coups de poignard devant sa femme et sa fille par une bande de jeunes. Personne ne juge bon de recevoir sa famille.





Trois adolescents, s’imaginant à tort ou à raison poursuivis par la police, se réfugient dans la fosse aux ours du zoo. Ils meurent déchiquetés et dévorés.

Des bandes de jeunes, en représailles, et pour protester contre leur abandon, arrachent les canalisations d’eau et de gaz, les câbles électriques, font sauter l’hôpital et jettent de la mort aux rats dans la station d’épuration.

Une marche silencieuse a lieu en l’honneur des adolescents. Certains marcheurs s’étonnent de l’absence du ministre de l’intérieur à cette manifestation. Les familles des trois jeunes victimes sont reçues par le Pape, qui promet des mesures contre l’exclusion.

Au même moment, non loin de là, un passant qui passait est découpé à la tronçonneuse devant sa femme et sa fille par une bande de jeunes. Personne ne juge bon de recevoir sa famille.





Trois adolescents, s’imaginant à tort ou à raison poursuivis par la police, s’aspergent d’essence et mettent le feu. Ils meurent carbonisés.

Des bandes de jeunes, en représailles, et pour protester contre leur abandon, abattent un airbus d’Air France à coups de roquettes, font dérailler un TGV et projettent du gaz moutarde dans le métro. Une marche silencieuse a lieu en l’honneur des adolescents.

Certains marcheurs s’étonnent de l’absence du ministre de l’intérieur à cette manifestation. Les familles des trois jeunes victimes sont reçues par le secrétaire général de l’ONU, qui promet des mesures contre l’exclusion.

Au même moment, non loin de là, un homme qui vivait est écorché vif puis démembré devant sa femme et sa fille par une bande de jeunes. Personne ne juge bon de recevoir sa famille.





Trois adolescents, s’imaginant à tort ou à raison poursuivis par la police, s’empoisonnent et se pendent. Ils meurent.

Des bandes de jeunes, en représailles, et pour protester contre leur abandon, lancent une bombe atomique d’occasion sur Paris.

Une marche silencieuse a lieu en l’honneur des adolescents. Certains marcheurs s’étonnent de l’absence du ministre de l’intérieur à cette manifestation. Les familles des trois jeunes victimes sont reçues par tous les chefs d’Etat de la planète, ainsi que par les représentants des plus grandes religions, qui promettent des mesures contre l’exclusion.

Au même moment, non loin de là, un être qui était est longuement torturé, puis cuit et dévoré devant sa femme et sa fille par un groupe de jeunes gens. Personne ne juge bon de recevoir sa famille…

Cher MRAP, chers musulmans,


Le Mrap et le CSCM portent plainte contre les caricatures de Mahomet publiées par un journal danois, puis par France soir et Charlie Hebdo. J’avoue ne pas très bien comprendre le sens de cette démarche, elle suscite chez moi certaines questions. Auriez-vous, je vous prie, l’obligeance de bien vouloir m’éclairer ?

Estimez-vous souhaitable qu’en Europe on ait la possibilité de publier des textes ou des images critiquant une religion, s’en moquant, se livrant à des blasphèmes ou à des sacrilèges ?

Si non, envisagez-vous des démarches judiciaires afin de faire interdire les éditions ou les reproductions d’œuvres actuellement disponibles de Sade, Clovis Trouille, Félicien Rops, Emile Zola, Ernest Renan, Nietzsche, Diderot, Voltaire, La Vie de Bryan des Monty Python, et j’en oublie un grand nombre ? Ferez-vous saisir les vieux numéros profanatoires de Hara Kiri, de Fluide glacial et de Charlie hebdo encore en vente chez les bouquinistes ? Ceux du journal L’Assiette au beurre où le caricaturiste Kupka, au début du siècle, s’attaque à toutes les religions, beaucoup plus violemment que le journal danois ?

Si les religions exigent des limites à la liberté d’expression, ne sommes-nous pas en train de vivre une régression globale de la démocratie ?

Le jour où cette liberté sera gravement compromise, qui, d’après vous, devra en être tenu pour responsable ?

Savez-vous que l’usage du blasphème a été en France une façon de libérer l’état de l’emprise religieuse ?

Vous déclarez que la liberté s’arrête où commence celle des autres. Certes. Mais pourriez-vous nommer la liberté mise à mal par ces dessins ? S’attaquent-ils à la liberté de croire, de pratiquer sa religion ?

Si critiquer est attentatoire à la liberté, alors ne pas pouvoir critiquer est une garantie de liberté. Dans ce cas, le régime idéal de garantie des libertés serait une dictature, non ?

Il existe dans le monde de nombreux pays où la presse n’est pas libre et où l’on ne peut pas critiquer la religion. Ces régimes correspondent-ils mieux à votre idéal politique que la France actuelle ?

Mais peut-être s’agit-il pour vous de limiter les démarches judiciaires aux atteintes à l’Islam, et pas aux atteintes au christianisme, au judaïsme, à l’hindouisme, au bouddhisme.

Dans ce cas, faut-il comprendre que la liberté d’expression, et par conséquent la liberté de moquer, critiquer, ridiculiser, parodier, doit s’arrêter à certaines religions, notamment à l’Islam ?

L’humour est-il soluble dans l’islam (et vice versa) ?

Dans Le Mariage de Figaro, en 1784, Beaumarchais dénonce déjà, comme dans les dessins danois, l’impossibilité de critiquer l’islam. Ce livre est étudié dans les lycées français. Faut-il le faire interdire ?

Faut-il détruire aussi les exemplaires existants du Mahomet de Voltaire ?

Si seule une satire de l’Islam est impossible, cela signifie-t-il que la démocratie et la liberté d’expression sont à géométrie variable ?

Cela signifie-t-il qu’Islam et démocratie ne peuvent coexister ?

Si l’Islam est incompatible avec la démocratie et la liberté d’expression, si en outre certains fondamentalistes entreprennent de nier la Shoah ou d’en insulter les victimes, que penser des ressemblances objectives avec le nazisme et le fascisme ? Sont-elles purement fortuites ?

Est-il absurde sinon de voir dans le fondamentalisme musulman une forme de fascisme ?

Etes-vous du côté de la liberté d’expression et de l’antifascisme ?

Si oui, de quelle manière le montrez-vous ?

Si s’attaquer à l’Islam est du racisme, comme l’a déclaré Malek Boutih, doit-on comprendre que s’attaquer au christianisme est aussi du racisme ?

Comment définir la race chrétienne par rapport à la race musulmane ?

Existe-t-il un racisme anti-jeune, anti-gros, anti-estonien, anti-femme, anti-homosexuel, anti-bourguignon, anti-rouquin, anti-fonctionnaire, anti-chien ?

Parmi ces caricatures, plusieurs visent à montrer la difficulté de critiquer l’islam. La réaction des musulmans ne vérifie-t-elle pas la pertinence de ces dessins ?

Donc, si vous voulez faire interdire ces dessins, cela veut-il dire que vous êtes d’accord avec ce qu’ils montrent ? Et si vous pensez qu’ils sont faux, pourquoi vouloir leur donner raison ?

En quoi ces dessins outrepassent-ils le simple droit à la critique ?

Qu’est-ce qui selon vous serait acceptable en fait de critique et de satire visant l’Islam ? Rien ?

D’autres dessins visent à dénoncer le lien entre religion et terrorisme. Ne peuvent-ils être considérées comme une manière de critiquer le recours au religieux pour justifier la violence ? Ne s’agit-il pas d’une manière de stigmatiser une violence aveugle qui ajoute des victimes aux victimes ?

Des caricatures qui en réponse représentent Anne Franck au lit avec Adolf Hitler ne sont-elles pas une insulte aux victimes, et à l’humanité en général ? N’ajoutent-elles pas l’ignominie à la souffrance ?

Doit-on considérer comme équivalentes des images qui s’en prennent à la violence d’origine religieuse et des images qui nient la souffrance ? Doit-on les renvoyer dos à dos ?

Se moquer d’une religion et se moquer des victimes d’une entreprise d’extermination, ce serait la même chose ?

Nier la Shoah et persifler un dieu, c’est la même chose ? Condamnable au même titre ?

L’Islam doit-il être considéré comme affecté d’une susceptibilité particulière ? Doit-il être classé à part parce qu’il est une religion d’ex-colonisés ?

La liberté et la démocratie, inventée par des pays colonisateurs, sont-elles donc ipso facto mauvaises ? Faut-il les réserver, non seulement aux pays occidentaux, mais aux productions culturelles dominantes dans ces pays ?

Doit-on conclure que les religions et la culture des ex-pays colonisés sont en Europe politiquement mineures ?

Si je suppose par exemple, juste pour rire, juste pour le plaisir de voir jusqu’où j’ai le droit d’aller, que Mahomet a eu des relations homosexuelles, pourquoi pas, il n’y a pas de honte, ou si je déclare : croire que le paradis est peuplé de vierges nues attendant les martyrs de l’Islam, c’est non seulement une superstition d’une bêtise crasse, mais une manipulation politique criminelle, alors je suis raciste ?

Vous m’intentez un procès ?

Si j’écris par exemple, juste par anticléricalisme primaire, que Saint Joseph était tout de même un assez crédule cocu, le Mrap me fait un procès aussi ? Merci de votre indulgence, j’attends votre aimable réponse.

(Marianne)

Mahomet

La Pédagogie par le blasphème


Ah, on peut dire qu’il en aura vu, le dieu des chrétiens. Et pas chez les infidèles ou les païens, non, chez les chrétiens mêmes. On ne l’a pas seulement critiqué. On n’a pas seulement nié son existence. On l’a traité de tous les noms. Voltaire a mis en scène ses saintes dans des postures très lestes. Nietzsche l’a tué. Lautréamont l’a représenté ivre mort. Renan lui a dénié sa paternité. Sade l’a défié. On l’a montré tout nu, ou grotesque, ou en tyran de pacotille. On l’a représenté en érection. Utilisé dans des images pornographiques. On l’a blasphémé, on lui a craché dessus. C’est même devenu une habitude, un folklore du blasphème. On a cessé d’y faire attention. On sait que ça n’empêche pas la foi.

Il s’est habitué. Il a survécu. Il a appris à devenir plus tolérant. Il a quasiment perdu la mauvaise habitude de vouloir s’imposer par la force, de punir l’ironie et la satire, d’interdire, de faire torturer et exécuter en son nom. Il a su considérer avec indulgence les turbulences et les moqueries. Oh, bien sûr, il reste à faire. De temps à autre, quelques zélateurs idiots montrent qu’ils n’ont pas encore compris ce qu’était une démocratie. On fait interdire une publicité, pour une fois plutôt belle, qui reprenait de manière respectueuse la Cène de Léonard de Vinci. Aux Etats-Unis, l’activisme des fondamentalistes chrétiens peut susciter quelque inquiétude. Le communautarisme ne fait pas bon ménage avec la liberté d’expression. Mais en Europe, les journaux satiriques ne reculent pas devant le blasphème. Sur les Chrétiens. La démocratie à l’européenne a beaucoup de défauts, mais il faut au moins lui reconnaître une qualité : elle est autocritique. On est libre d’y remettre en cause les valeurs même qui la fondent. Qualité, peut-être, nécessaire à la modernité.

D’où ce paradoxe : le dieu le plus sacré, en occident, celui auquel on ne touche jamais, c’est Allah. Avec Jésus et son père, on peut rire tant qu’on veut. Allah et Mahomet, pas touche, fini la rigolade. La démocratie, et ce qui va avec, le droit à la satire, s’arrête à l’Islam. Vous touchez au prophète ? Les Musulmans de France condamnent. Les pays du Maghreb interdisent. Ailleurs, on vous balance des bombes à travers la physionomie. Par là, certains musulmans (on aurait peine à écrire les musulmans), et ceux qui les représentent, administrent la preuve irréfutable qu’ils sont étrangers aux règles fondamentales de la démocratie. Aux mieux, qu’ils ne les ont pas du tout intégrées. Au pire, qu’ils n’en veulent pas.

Nous avons la chance d’avoir eu les libertins du XVIIe siècle, Voltaire, Diderot, Fontenelle, Kant, Robespierre, Nietzsche, Renan, Marx, le petit père Combes, et bien d’autres. Ils ont appris au christianisme à admettre la démocratie. Une religion qui ne supporte pas la moquerie n’a pas atteint sa stature adulte. Elle n’a pas été éduquée par des siècles de critique. Sachons partager. Aux journalistes et aux intellectuels de faire un peu de pédagogie, en montrant ce que peut être la liberté d’expression.

Parmi les pédagogies possibles, je suggérerai, personnellement, de choisir la moins risquée possible, afin d’éviter, autant que faire se peut, ce que l’Islam promet à ceux qui ne l’aiment pas, et réalise souvent : fatwa meurtrière, fragmentation en menus morceaux à l’aide d’explosifs, exécution capitale, lynchages, ou, plus simplement, interdiction, voire renvoi, comme il est récemment arrivé à un journaliste de France soir, en France même. En ce qui concerne le Dieu chrétien, heureusement, les risques sont moindres, nous avons renoncé depuis quelques siècles à la combustion et à la mutilation des blasphémateurs.

Aidons l’Islam. Habituons-le au blasphème, jusqu’à ce qu’il s’y fasse, comme les autres. Toutefois, les temps étant malheureusement ce qu’ils sont, et notre courage limité, faisons-le avec prudence. Je suggère donc, à partir de l’année 2006, que tous ceux qui ont à cœur d’aider l’Islam à entrer dans le club des religions compatibles avec la démocratie, sans le heurter de front, se livrent systématiquement, dans les journaux, à la télévision, à la radio, dans la vie publique ou privée, à des démentis officiels de toutes propositions vexatoires, obscènes, grossières. On pourra toujours, certes, crier « à bas la calotte » à la vue d’un voile islamique, ou « croa croa » face à un barbu en djellaba, puisque les cornettes et les soutanes nous font désormais défaut, mais nous avons d’autres ressources. Je me permets dès à présent d’apporter ma contribution à cette œuvre pédagogique, à travers quelques propositions que chacun est libre d’enrichir à sa fantaisie.

C’est historiquement facile à prouver, Mahomet, qu’Allah ait en sa sainte garde, n’accompagnait jamais sa petite tranche de saucisson sec d’un bon verre de Châteauneuf-du-Pape.


Celui qui a dit que le Prophète avait des relations sexuelles avec ses chameaux est un menteur.


Il est absolument faux de prétendre que le poil de la barbe du Prophète conservé à Istanbul est en réalité un poil pubien de son amant préféré.


La théorie selon laquelle la Kaaba serait un moellon provenant de la démolition d’une porcherie n’a aucun fondement.
Mahomet n’était pas juif, contrairement à ce que d’aucuns prétendent.


En dépit des rumeurs pernicieuses, personne n’a jamais vu Mahomet tituber ivre mort dans les rues de La Mecque, à des heures indues, en braillant : « Allah, je t’em… »


Non, Allah n’est pas un petit gros à moustaches qui passe son temps, en caleçon, à reluquer des photos suggestives des vierges peuplant son paradis, tout en tirant sur sa cigarette de marijuana.


Personne n’a jamais croisé Aïcha dans une partouze, même pas à Médine.


Le Calife Omar, tout le monde vous le dira, n’a jamais été danseur nu dans une boîte de Las Vegas.


La matière est riche. Elle présente l’avantage de pouvoir facilement s’adapter à toutes les religions : « Il est prouvé que Yahvé n’a jamais été proxénète ». « Bouddha n’est pas du tout pédophile, c’est bien connu ». « Ganesh ne s’est jamais Pacsé avec Babar », etc.

Il me reste à conclure en signalant au zélateurs qui n’auraient pas été touchés par une telle pédagogie que je regrette de ne pouvoir leur donner mon adresse, mais j’ai toujours été regrettablement sensible aux explosifs. Une fragilité de peau, sans doute.

(Le Nouvel Observateur)

L’antisémitisme nouveau est arrivé. Il remporte un certain succès parmi ce que les journalistes appellent, à leur manière pateline, les jeunes des quartiers, c'est-à-dire, en gros, parmi des adolescents issus de l’immigration africaine. Evidemment, le phénomène gêne un peu. Pour le prêt à penser de gauche, il était plus facile d’envisager le bon vieil antisémitisme à la Drumont, que l’on pouvait tranquillement imputer au seul français de souche. Comment ? immigré, victime, et antisémite ? ça n’existe pas, ce n’est pas possible. Ou alors, il y a des excuses. Cette excuse est toute trouvée : elle s’appelle Israël. Tout va bien : l’antisémitisme n’est plus de l’antisémitisme, c’est de l’antisionisme. Et comme le sionisme, depuis 1975, est assimilé au racisme, être antisioniste, c’est être antiraciste.

Les jeunes d’origine maghrébine ne font après tout qu’exprimer leur solidarité avec les frères palestiniens opprimés. Entre victimes de l’injustice et du néocolonialisme, il faut bien s’entr’aider. De même, les jeunes gens originaires d’Afrique noire ne s’attaquent aux Juifs que parce que ceux-ci incarnent à leurs yeux l’esclavagisme, selon la pertinente analyse historique de la tribu Ka et de Dieudonné. Merci, bonne fée Israël. Grâce à ta baguette magique, tu transformes une vieille crapulerie raciste en militantisme de damnés de la terre. Que ferions-nous sans toi ?

Les Palestiniens sont victimes d’une injustice inacceptable. Soit. Depuis soixante ans, sans relâche, les médias du monde entier se focalisent sur ce conflit. On se dit tout de même que la rentabilité injustice / information est très faible, si l’on ne considère que le rapport entre le nombre de morts et la quantité de papiers et d’images déversés sur le monde en général, et les masses arabes en particulier. Même rentabilité faible si l’on prend en compte la quantité de personnes concernées, importante certes, mais moins qu’en d’autres lieux de la planète. Quant aux atrocités commises, n’en parlons pas, une plaisanterie.

Au nombre de morts, de réfugiés, d’horreurs, il y a beaucoup mieux, un peu partout. Remarquons, à titre d’apéritif, qu’avec la meilleure volonté du monde, Tsahal aura du mal à exterminer autant de Palestiniens que l’ont fait, sans états d’âmes, les régimes arabes de la région, notamment la Syrie, le Liban et la Jordanie, qui n’en veulent pas, eux non plus, des Palestiniens, et qui ont peu de scrupules humanitaires lorsqu’il s’agit de s’en débarrasser. Mais Israël est un coupable idéal, non seulement dans nos banlieues, mais en Europe en général. Nous le chargeons de toute notre mauvaise conscience d’anciens colonisateurs. Une poignée de Juifs qui transforme un désert en pays prospère et démocratique, au milieu d’un océan de dictatures arabes sanglantes, de misère, d’islamisme et de corruption, voilà un scandale. Il faut donc bien que cela soit intrinsèquement coupable, sinon où serait la justice ? L’injustice est avant tout israélienne. Ce n’est même pas un fait, c’est une métaphysique.

Cent chrétiens lynchés au Pakistan valent moins, médiatiquement parlant, qu’un mort palestinien. Pourquoi l’injustice commise envers les Palestiniens reçoit-elle vingt fois plus d’écho que celle faite aux Tibétains, aux Tamouls, aux chrétiens du Soudan, aux Indiens du Guatemala, aux Touaregs du Niger, aux Noirs de Mauritanie ? Y a-t-il plus de gens concernés, plus de sang versé, une culture plus menacée dans son existence ? En fait, ce serait plutôt l’inverse. Que la Papouasie soit envahie par des colons musulmans qui massacrent les Papous et trouvent, en plus, inacceptable de voir les rescapés manger du cochon, voilà qui ne risque pas de remporter un franc succès à Mantes la jolie. Que des sales Nègres, considérés et nommés comme tels, soient exterminés par des milices arabes au Darfour, les femmes enceintes éventrées, les bébés massacrés, voilà qui ne soulève pas la colère des jeunes des cités. Et c’est dommage : si l’on trouve des circonstances atténuantes à un jeune français d’origine maghrébine qui s’en prend à un Juif à cause de la Palestine, alors il serait tout aussi logique de trouver excellent que tous les Maliens, Sénégalais ou Ivoiriens d’origine s’en prennent aux Algériens et aux Tunisiens. Voilà qui mettrait vraiment de l’ambiance dans nos banlieues. Le racisme franchement assumé des Saoudiens ou des Emiratis envers les Noirs, les Indiens ou les Philippins, traités comme des esclaves, ne soulève pas la vindicte de la tribu Ka, ni des Noirs de France. La responsabilité directe des Africains dans la traite des Noirs n’induit pas des pogroms de guinéens par les Antillais. Pourquoi seulement Israël ? A moins que la haine d’Israël ne soit que le paravent du bon vieil antisémitisme ; mais non, cela n’est pas possible, bien entendu.

Israël, 20.000 km2, 7 millions d’habitants, dont 5 millions de Juifs, est responsable du malheur des Arabes, de tous les Arabes, qu’ils soient égyptiens, saoudiens ou Français. Israël est l’Injustice même. En le rayant de la face du globe, en massacrant les Juifs, on effacerait l’injustice. C’est bon, de se sentir animé par une juste colère. C’est bon, d’éprouver la joie de frapper et de persécuter pour une juste cause. Voilà pourquoi il ne faut pas dire aux « jeunes des cités » que les deux millions d’Arabes israéliens ont le droit de vote, élisent leurs députés librement. Ne leur dites pas qu’Israël soutient financièrement la Palestine. Ne leur dites pas que des milliers de palestiniens vont se faire soigner dans les hôpitaux israéliens. Ne leur dites pas que l’université hébraïque de Tel Aviv est pleine de jeunes musulmanes voilées. Ne leur demandez pas où sont passés les milliers de Juifs d’Alexandrie. Il en reste trente aujourd’hui. Ne leur demandez ce qu’il est advenu de tous les Juifs des pays arabes. Ne leur demandez pas s’ils ont le droit au retour, eux aussi. Ne leur demandez pas quelle est la société la plus « métissée », Israël ou la Syrie. Ne leur dites pas que, s’il y a de nombreux pro-palestiniens en Israël, on attend toujours de voir les pro-israëliens dans les pays arabes. Ne leur dites pas que le négationnisme ou l’admiration envers Hitler ne sont pas rares dans les pays arabes ; que, lorsqu’il s’est agi d’illustrer les différentes cultures par leurs grands textes, la bibliothèque d’Alexandrie a choisi d’exposer, pour le judaïsme, le Protocole des Sages de Sion ; que ce faux antisémite est largement diffusé dans les pays arabes. Ne leur dites pas que, du point de vue des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, non seulement il vaut mille fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute même vaut-il mieux être arabe en Israël qu’arabe dans un pays arabe. Ne leur dites pas qu’Alain Soral, du Front national, qu’ils détestent tant, est allé manifester son soutien au Hezbollah, qu’ils admirent si fort.

Si on leur enlève la méchanceté d’Israël, que deviendront ceux d’entre eux qui s’en prennent aux feujs, sinon des brutes incultes, bêtement, traditionnellement antisémites ? Il ne faut pas désespérer Montfermeil.

Mais après tout, on peut tout de même essayer de leur dire tout cela sans trop de risque. Ils traiteront l’informateur de menteur, d’agent du Mossad, de représentant du lobby sioniste ou de raciste. Ils auront raison. Pourquoi se défaire de la commode figure du Croquemitaine responsable de toute la misère du monde ? Elle évite de s’interroger sur ses propres insuffisances.

(Causeur)