Dans cet essai aux accents pamphlétaires et plein d’humour, Jourde taquine les têtes de gondoles de nos bonnes librairies, ces femmes et hommes de lettres dont leur place réservée dans la catégorie des meilleures ventes constituerait un critère influençant de nombreux lecteurs, car fondé sur une logique raccourcie voulant qu’un livre qui se vend bien soit automatiquement un bon livre. Si dans La Littérature sans estomac son auteur se permet de citer des noms, c’est pour mieux désacraliser certaines icônes littéraires fabriquées de toutes pièces à partir d’une stratégie essentiellement commerciale, l’intention de Jourde n’étant pas de régler des comptes mais de s’attacher à dénoncer un système cloisonné, reposant sur une fort discutable politique éditoriale, qui déciderait à notre place de ce qui doit être lu, et surtout de ce qui doit être acheté. « Même si l’on s’en prend nommément aux écrivains, on s’est donné ici une règle : dans la mesure du possible, ne s’attaquer qu’à ceux qui ont les moyens de se défendre, par leur succès, par les égards dont ils sont l’objet ou par le pouvoir dont ils disposent dans les maisons d’édition et les périodiques littéraires »... En somme voudrait-il aussi que l’on arrête de ne considérer le public qu’en tant que masse crédule exclusivement consommatrice.
Attention, à l’inverse il n’est pas dit qu’un roman serait mauvais sous prétexte qu’il s’écoulerait à des milliers d’exemplaires !... Mais que nombre d’auteurs jouissant d’un traitement de faveur très particulier ne mériteraient pas autant d’éloges et de reconnaissance, Jourde nous le démontrant en ne s’intéressant qu’au texte et à rien d’autre, non pas en prélevant ici ou là quelques passages susceptibles d’accréditer sa thèse, mais en étudiant de près l’ensemble du texte, le décortiquant jusqu’à la virgule.
[…] L’indécision de Jourde à l’égard de l’auteur des Particules élémentaires est en soi intéressante, car rien ne nous oblige en fait à devoir émettre une opinion arrêtée sur une personnalité publique, comme s’il n’existait pas de perspective autre que le "absolument pour" ou le "complètement contre". Positionnement mitigé supposant même une critique de la critique, surtout dans le cas de figure de celui s’arrogeant le droit de vie et de mort en trois lignes d’une oeuvre ayant exigé des années de travail. A ce propos, notre iconoclaste essayiste, contestant la suprématie du jugement de valeur du Monde des livres dans son chapitre consacré à sa majesté Philippe Sollers, s’est vu intenter un procès par la rédactrice en chef du dit sacro-saint supplément littéraire - Mme Josyane Savigneau pour ne pas la nommer - ce qui donne malheureusement raison à ce passage dans l’avant-propos : "On ne s’illusionne pas sur les conséquences de la publication d’un tel livre, qui ose s’attaquer aux maisons d’édition, aux écrivains et aux journaux les plus puissants. Ce monde ne pardonne rien. Sauf au succès : dans ce cas, aucune sorte de bassesse ne le fait reculer."
Mots de ventre
Angot, Delerm, Bobin, Beigbeder... Tous ces auteurs et bien d'autres sont passés au crible du regard critique de Pierre Jourde dans son dernier ouvrage "La littérature sans estomac". Rencontre avec ce lanceur de polémique, auteur lui-même, directeur de la revue Hespéris
Oui avouons-le. Le livre de Pierre Jourde, "La littérature sans estomac" est jouissif. En voilà un qui ose clouer au pilori ces bouquins que l'on trouve à toutes les sauces, dans tous les salons, les journaux, sur toutes les lèvres aussi, qu'elles soient télévisuelles ou radiophoniques.
En voilà un qui rassure également. Enfin quoi ! On a le droit de ne pas avoir lu plus de vingt pages de "Cancer" de Medhi Belhaj Kacem sans être pour autant ignare et attardé ? Ouf !
Professeur à la faculté de Valence, de littérature, évidemment, et directeur de la revue Hesperis, Pierre Jourde a lancé plus qu'un pavé dans la mare. Mais bel et bien une interrogation qui éclabousse et trouve écho dans la société.
Car pour l'universitaire, Christine Angot, Philippe Delerm, Frédéric Beigbeder, Marie Darrieussecq, Philippe Sollers, Olivier Rolin, Camille Laurens, Christian Bobin, Pascale Roze ne sont absolument pas des références littéraires. Ou plutôt, ces références là, ne sont que la preuve de la vacuité générale d'une certaine écriture française. Celle qui se vend, et qui s'achète, surtout.
En bon professeur et en excellent critique, Jourde ne fait pas que dénoncer gratuitement. Non. Il démontre, analyse, et commente. Avec humour qui plus est. Et c'est sans pitié mais avec beaucoup de justesse qu'il jette en pâture, des extraits bruts de ces bouquins encensés la plupart du temps par les gens de la même tribu que ceux qui les ont commis.
[…]
Ce que Pierre Jourde a souhaité avant tout, bien avant" de "se payer" l'intelligentsia parisienne des lettres, c'est faire un constat. « Nous vivons une des premières époques dépassionnées en matière de littérature (...) Je me suis demandé si l'absence de pamphlets pouvait être un signe d'absence d'enjeu et donc un signe de mort ».
L'ensemble des textes qui forment son livre a été écrit à chaud, après lecture des ouvrages commentés. Sans doute une des raisons de l'énergie qui s'en dégage […]
La Littérature sans estomac se veut un pavé clans le marigot littéraire, et à ce litre on peut le supposer salutaire. Mais en focalisant sur son geste, l'auteur devient précisément ce qu'il dénonce au fil d'un livre qui se révèle dès son titre un autoportrait de lecteur. Et puisque le bandeau rouge dont l'éditeur a ceint l'ouvrage invite à jouer (ri Jourde colère écrit), on parlera plutôt de « sourde colère », tant le lecteur qui se dessine au fil des pages semble assourdi par sa volonté de paraître, comme il pourrait le dire lui-même, en Camille Mauclair des lettres contemporaines.
II ne s'agit assurément pas de défendre ici les cibles de M. Jourde, que l'on pourrait pour nombre d'entre elles, mais pas toutes, partager (à commencer par la politique du Monde des livres). Il s'agit par contre d'interroger la manière et la posture qu'il adopte. Et puisqu'on en est au bandeau rouge, d'une outrecuidance rare (on y lit encore : « Pour en finir avec la mauvaise littérature et la bonne critique »... voici M. Jourde), on pourrait substituer à ce « jour de colère » un plus juste « jours de misère ». L'auteur prétend en effet dénoncer la misère littéraire contemporaine, mais l'on sait depuis plus d'un siècle à quelle vitesse ces données se renversent : critique de la misère, misère de la critique...
Misère de M. Jourde, car s'il y a du mordant, de la rhétorique (pour être aimable), du procédé (pour l'être moins), des attaques qui touchent justes (et d'autre qui dérapent : est-il vraiment nécessaire d'écrire d'un critique, aussi médiocre soit-il, qu'il a « de la merde plein la bouche » ?) dans quelques-unes de ces pages, le « jeu de massacre » auquel se livre l'auteur n'est porté par aucune autre nécessité que d'y montrer sa dextérité. L'introduction s'étend longuement sur le « bénéfice symbolique de la publication », pour justifier la virulence des critiques qui la suivent, mais d'emblée et là encore la question se retourne : quel bénéfice ou pouvoir symbolique l'auteur prétend-il conquérir à recueillir ces articles, brossant de façon anarchique le tableau d'une confusion qu'il accentue autant qu'il la montre (il ne viendrait à personne d'autre qu'à M. Jourde l'idée de mettre sur un même plan, et quoi que l'on pense des uns et des autres, les productions éditoriales de Frédéric Beigbeder et les textes de Valère Novarina, les récentes illuminations de Christian Bobin et les éclats de colère de Christine Angot) ?
C'est pourtant ce que l'auteur prétend faire : dire la loi et l'ordre au troupeau des lecteurs, incapables de faire le départ entre la bonne et la mauvaise littérature dont ils se gavent, au prétexte de réinstaurer une frontière que les dérives commerciales de l'édition et de la critique tendent, effectivement, à effacer.
Réinstaurer du jugement impliquerait d'abord d'avoir lu ce dont on parle. Ceci dit, non pas tant à propos de la façon péremptoire de P. Jourde d'isoler à chaque fois un seul et unique livre — un produit — plutôt que d'aborder une œuvre en cours dans un temps donné, non pas même à propos de Cancer de Mehdi Belhaj Kacem décrété « illisible » à l'aide d'une citation « prise au hasard » dans un livre que l'auteur n'a pas lu, mais à propos de la presse littéraire jugée globalement médiocre voire corrompue, alors que les seules références médiatiques de l'auteur semblent être, outre Le Monde des livres, Lire et le magazine Elle, cité à tout bout de champ : aucune mention par exemple du Matricule des anges ou de La Quinzaine littéraire. Il faudrait surtout, pour travailler concrètement au rétablissement du jugement littéraire — comme il sera et comme il a toujours été nécessaire de le faire (qu'on songe seulement à la médiocrité des poètes symbolistes qu'adulait la fin du XIXe siècle) —proposer des critiques de fond plutôt qu'un jeu de massacre, ce must de la foire. Et certes, la critique de fond gagne à n'avoir pas peur d'être combative, mais la critique superficielle y devient vite odieuse (c'est toute la différence entre La Littérature à l'estomac, de Julien Gracq, ici accusé de « manquer d'humour » et de « creuser le stéréotype » !, et La littérature sans estomac qui ne le creuse pas, le stéréotype, mais l'engrange).
Truffer une critique ironique de citations tronquées, soigneusement prélevées, ce n'est pas déconstruire un livre, ni même le démonter, c'est aujourd'hui comme hier le démolir (relire Les Journalistes selon Balzac). On peut traiter ainsi n'importe quel livre (le catalogue des « clichés » contenus par la recherche du temps perdu serait imposant : et alors ?). Il est d'ailleurs faux de prétendre que la critique incisive n'existe plus ; même Frédéric Beigbeder, prototype du publiciste contemporain, s'y livre régulièrement et tout aussi aveuglément dans Voici (lecteur de Elle, M. Jourde ne semble pas abonné à Voici. Cela lui manque). Le jeu de massacre, de fait, se porte plutôt bien, de même que l'éloge outrancier, dans le monde spectaculaire, et d'autant mieux que « la chance (y) sourit aux audacieux », comme le précisé toutes dents dehors M. Jourde en parlant de l'une de ses « trouvailles ».
La critique de témoignage, tissant des convictions, par contre, devient rare, et le besoin s'en fait ressentir chaque jour de façon plus pressante. Pourtant, et quoique l'auteur y insiste lourdement dans sa préface, on peut réduire à une idée l'ébauche d'approche théorique qu'on discerne dans La Littérature sans estomac : « les véritables écrivains (ceux que défend sans faiblir M. Jourde, sans aucun doute, ndlr) ne créent la différence individuelle que pour la mettre en question ». Cette idée, cent fois reprise dans toutes les formulations possibles, au point qu'elle y perd son sens (dans la critique comme dans l'éloge, et c'est Novarina chez qui « l'excès de singularité débouche sur autre chose que la singularité », on applaudit très fort), vient tout droit — ce que l'auteur reconnaît au détour d'une page — des travaux de René Girard.
Sucée et resucée comme le dernier des os théoriques, cette idée ne fait pas à elle seule une problématique : il aurait fallu se risquer à la question de l'ambivalence narcissique, intrinsèque au geste d'écrire (mais alors M. Jourde n'aurait pu qu'écrire un autre livre, certes moins spectaculaire, mais plus intéressant). « Si on y ajoute à ça », comme écrit l'auteur (qui critique quelques pages plus loin le « style » d'Olivier Rolin : « on se doute que "l'engloutissement des feux de la terre" ne fera pas songer le narrateur au Chou farci des charlots » , explique-t-il, bigre !), si l'on ajoute, donc, un long engloutissement dans une fausse problématique du « réel » opposé à on ne sait quelle « réalité », « réellement » mise à toutes les sauces (« personne ne parle réellement du réel livre de Houellebecq » ... sauf M. Jourde, évidemment), si l'on ajoute encore une absence de générosité dans l'approche des textes, qui rend le critique d'autant plus sourd, on se dit qu'il est irrecevable de s'appuyer sur d'aussi maigres bases pour comparer, exemple parmi d'autres, Marie Darrieussecq aux khmers rouges. Qui plus est s'il s'agit d'en venir, au bout du compte, à décréter que « la » littérature est certes chez Éric Chevillard et Pierre Michon, ces valeurs refuges de l'Université, mais surtout chez... MM Chàteaureynaud, Guégan ou Houellebecq. En effet, et malgré les précautions prises autour du personnage Houellebecq pour satisfaire à la doxa, la vérité nous est enfin révélée : « Ce que Voltaire a fait pour la civilisation occidentale du XVIII° siècle, Houellebecq l'accomplit (l'accomplit !) pour l'humanité de notre fin de siècle ». Voltaire, Houellebecq, même combat, il fallait oser ! (Ce doit être la faute à Sollers...)
Assommer aveuglément les uns et les autres autour du marigot littéraire pour justifier del'autorité qu'on aurait à y lancer son pavé, cela n'a aucun intérêt. Encore moins lorsqu'on aligne des clichés critiques rédhibitoires : ainsi, quand Pierre Jourde réduit les éditions de Minuit à la production « maison » « de récit vétilleux, sans guère d'événement » ; ou encore, quand il assassine en dix pages la poésie contemporaine ramenée tous pieds liés à l'ancestrale question du vers libre (certes, M. Jourde brandit plusieurs fois un panneau courageux : attention, je parle « comme le dit Jacques Ribaud », et tant pis si « en réalité » Roubaud dit tout autre chose...).
Pour juger de poésie, encore faut-il l'entendre, ou au moins imaginer qu'elle s'écrit et se lit aussi à l'oreille. Cela dépasse l'entendement de l'auteur, comme dépasse son entendement le fait que Marie Redonnet puisse prendre pour héroïne un personnage que lui, M. Jourde, ne peut qualifier autrement que comme une « cruche absolue, qui se laisse chevaucher par tous les mâles de passage ». Autoportrait d'un lecteur, décidément, qui en dit beaucoup plus long sur sa vision du monde que sur les textes dont il abuse (le plus extraordinaire, c'est qu'il dénonce deux lignes plus bas la « misogynie » de Marie Redonnet !).
Mais il faut conclure. Alors, on renverra à l'un des textes les plus décisifs que l'on connaisse sur la critique : « Racontars de Rapin », de Paul Gauguin. La cible en était Camille Mauclair, qui se faisait les dents et un nom, à l'époque, au Mercure de France en usant de la pire rhétorique critique pour s'opposer prétendument à l'establishment (entendez : s'y faire une place) — tandis que Gauguin repartait à Tahiti, voué à la misère par l'aveuglement général auquel Mauclair avait contribué de ses sarcasmes faciles. Ceci pour dire que si M. Sollers, comme l'affirme M. Jourde, est « notre Catulle Mendès », alors indéniablement M. Jourde est notre Camille Mauclair. Palais des glaces, trains fantômes, jeux de massacre : la littérature, heureusement, échappe toujours à la foire aux vanités médiatiques. I
Jourde explique avec brio et un peu de méchanceté bouffonne (ça nous change des salamalecs interchangeables) comment ces finauds fabricants de littérature écrivent sans danger, ni péril. Cela nous donne à penser, que si la plupart de ces plumitifs se recyclaient dans les livres de recettes, leurs chiffres de vente fracasseraient des records de vente insoupçonnés. Avis aux grands éditeurs et producteurs d'émission télé.
Jourde nous convie aussi à une lecture d'œuvres choisies parmi des écrivains qui prennent des risques et qui mettent en place des univers où la littérature est constamment en jeu. L'écriture stomacale, celle qui vous donne le tournis.
Mais les choses n'étant jamais ni noires ni blanches, nous avons droit à des interludes : histoire de mettre de la musique dans le chromatisme, probablement. Ces interludes donnent lieu soit à un joyeux massacre en règle de certains écrivains, soit à exposer quelque chose d'indécidable ou d'ambigu dans le paysage littéraire (l'écriture houellebecquienne, par exemple).
Jourde a du coffre, un courage certain, mais encore plus un goût pour le pugilat, pour s'attaquer ainsi à des auteurs à succès qui étouffent la littérature et la ratatine; sous le regard ébaubi d'une critique rampante métamorphosée en vendeurs attitrés pour les maisons d'édition. Une critique sans risque, une critique de salon, une critique paresseuse. Géographie désolante.
Dans son essai Jourde entame un travail rigoureux et vigilant sur la littérature actuelle (ses analyses en font foi). J'oserais dire, sans que cela soit une bien grande audace de ma part, qu'il faut être un passionné de la littérature animé par une indignation furibonde pour aller sur ce terrain miné. En France, me semble-t-il, le slogan TOuche pas à ma littérature est plus fort que TOuche pas à mon pote. C'est tout dire …
L'avant-propos d'une trentaine de pages nous met dans le vif du sujet. Tout simplement brillant, Jourde affûte ses armes. L'appât n'est pas un leurre. On ne sait pas trop exactement où l'auteur nous amènera, mais on sait que l'on est partant, on accepte l'invitation qui nous change de la complaisance habituelle lorsqu'il s'agit de pââââârler de littérature. Un avant-propos dense, intelligent, ludique, et plein de subtilités portant sur la littérature et qui égratigne au passage certains gros forains du cirque éditorial.
Je mentionnais précédemment certains interludes dans cet ouvrage mais il y aussi un prélude. Et ce privilège est accordé à nul autre qu'au pape de la République des lettres, l'infaillible Philippe Sollers. Ah! ce qu'il en prend le Sollers : "Un écrivain de troisième ordre qui aura eu son importance dans la vie littéraire". Et que dire de ses deux âmes damnées en jupon, la Savigneau et la Forrester. Juste pour ça, ne serait-ce que pour cette trentaine de pages, il faut courir chez le libraire, le plus près de chez vous, pour mettre le bout du nez dans cette gifle monumentale que Jourde inflige à Sollers et à sa petite cour papale. Un morceau de bravoure. Sardonique mais suave.
[…]
L'essai se termine en bouquet avec des écrivains aimés : G. Guégan, V. Novarina, E. Chevillard, P. Michon, J.P. Richard. Ici la passion de Jourde exulte. On voit tout ce que représente la littérature pour lui "écrire consiste à rêver avec une intensité telle que nous parvenions à arracher au monde un morceau " - et on navigue alors avec Jourde dans des eaux profondes où parfois on se perd, on se noie, on refait surface… Il y a beaucoup de passion dans ce dernier chapitre intitulé tout simplement "Écrivains". Ici le discours ne se fait plus le même, il devient plus ardu, plus difficile, plus spécialisé, voire un peu tordu. Qu'importe, il fait bon de se perdre momentanément dans le ring de Jourde.
Ridicule. Sollers ne fait pas le menu du « Monde des livres ». Josyane Savigneau assume des goûts, des choix, des enthousiasmes, des colères, avec Jean-Luc Douin, Patrick Kéchichian et toute l’équipe du « Monde des livres ». Nous nous réunissons, je vis ces discussions, j’y participe, et leur règle, plutôt généreuse, c’est : celui qui aime écrit l’article. Derrière les attaques contre Le Monde des livres se cache une jalousie et peut-être même un refus de la liberté. […]
Que déduisez-vous alors de ces attaques ?
J’y vois ce refus du débat, cette préférence pour l’anathème que j’évoquais au début de cet entretien. J’y vois aussi une détestation de la liberté, surtout de la liberté assumée et revendiquée. Le liberté de celles et de ceux qui refusent les places assignées, les rôles convenus, les carrières tracées. De ceux qui assument des identités métisses, bâtardes, mêlées.
Edwy Plenel, interrogé par Pierre-Louis Rozynès pour Livres Hebdo.
Le fait d'être calomniée par Pierre Jourde me prévient-il de toute possibilité de juger son livre sur le fond ? Je ne le crois pas. Qu'est donc ce livre ? Ce n'est pas un pamphlet, qui suppose un style et un angle particuliers. C'est donc un essai. Or, comme essai, surtout venant d'un universitaire, il me paraît faible, maniant plutôt l'invective (qui conviendrait mieux au pamphlet) que l'analyse des textes. Par exemple, traiter Olivier Rolin de «Richard Clayderman de la littérature» n'apporte rien au débat sur la littérature française contemporaine. En outre, il n'apparaît pas que Pierre Jourde ait lu tous les livres des écrivains qu'il démolit, ce qui est dommageable. Il attaque des écrivains que je n'aime pas, comme Marie Darrieussecq ou Camille Laurens, et je ne le trouve pas plus convaincant que lorsqu'il attaque ceux que j'apprécie, comme Christine Angot ou Michel Houellebecq. Selon lui, la critique porte la responsabilité de l'émergence de ces romanciers qu'il déteste. Là encore, aucune analyse, mais la désignation d'un journal: le Monde (qui soutient ceux que Jourde assassine, mais aussi ses préférés comme Valère Novarina ou Eric Chevillard). Selon Jourde, le Monde des livres, dont j'ai la responsabilité avec Jean-Luc Douin et Patrick Kéchichian, est «l'organe du combattant majeur»: Philippe Sollers, qu'il ne tient pas pour un grand écrivain, ce qui est son droit, même si ce n'est pas mon avis. Mais affirmer - sans aucune enquête -que les choix du Monde des livres sont inspirés par Sollers est simplement absurde et injurieux pour toute l'équipe. Quant à moi, je suis lassée que dès qu'une femme occupe un poste de responsabilité on cherche l'homme derrière. J'aimerais qu'on sorte du XIXe siècle.
Il y a cinquante deux ans, Julien Gracq, qui avait refusé le prix Goncourt, publiait La littérature à l'estomac où il dénonçait les facilités de l'époque au nom d'une morale de l'écriture. Aujourd'hui, avec La Littérature sans estomac, Pierre Jourde montre comment "L'édition produit, la critique défend, sous le masque de l'exigence, de la littérature bas de gamme". Et de quelle manière ! Vive, drôle et intelligente ! Pour le dire au plus net, à la lecture de la première partie du livre de Pierre Jourde, on acquiert le sentiment qu'il dit tout haut ce que les amoureux et nombre de professionnels de la littérature pensent tout bas.
"Les livres abordés ici, écrit-il au sujet de Darrieusecq, Angot et autres Beigbeder, peuvent être l'occasion de s'apercevoir que, de plus en plus, les choix éditoriaux tendent à brouiller les pistes. Des ouvrages médiocres, simples produits d'opérations publicitaires, sont présentés par leurs éditeurs, de manière explicite ou implicite, comme de la "vraie littérature".
La force de son propos vient que c'est en qualité de critique - c'est-à-dire en se livrant, selon les mots de Jean-Pierre Richard, à "une écriture au service des écritures" et en s'attachant au "style qui seul dit la vérité", qu'il effectue ce travail d'intelligibilité.Porté par une révolte froide et somme toute mesurée, Jourde entend viser "l'absence d'ambition et d'invention, portée aux nues", la démission, l'impuissance qui étouffent la littérature française. Sont aussi passés au crible de sa sagacité, la place de Sollers et d'un certain Monde des Livres, mais également toute une série d'oeuvres de poètes et de romanciers contemporains. Particulièrement celle de Valère Novarina ou encore d'Eric Chevillard en une dernière partie de facture plus universitaire. Notons que sur ces auteurs, le lecteur n'aura aucune obligation de partager les inclinations de Jourde qui se place davantage du côté scriptural que de l'idéologie et de l'imaginaire … Vu l'enjeu, il est normal que le livre de Jourde soit combattu. Quel enjeu ? Celui-ci, la littérature "consiste non pas à reproduire le réel mais à le faire advenir. Le changer en y ajoutant de la conscience". En fait, le contraire de la littérature sans estomac dont nous abreuvent les marchands.
Entre deux cours de littérature, le professeur Pierre Jourde s'adonne au tir aux pigeons, histoire de descendre les best-sellers que la pub ou la critique (qui ont parfois partie liée) nous imposent. D'un coup de crayon rouge, il transperce les truismes et démasque les révolutionnaires en peau de lapin. Le plus fort, c'est qu'on y prend plaisir, on respire mieux, on se sent vengé de s'être laissé bluffer si longtemps par «le système». A tout seigneur tout honneur, Philippe Sollers inaugure le massacre. Commandant suprême dans l'édition, royalement implanté dans la presse, il se réclame volontiers des marginaux, voire des maudits et dénonce «la France moisie», héritière de l'ignoble XIXe siècle.
En prime, il se penche sur un problème du jour, par exemple «la jouissance clitoridienne extrêmement inquiétante pour la surveillance métaphysique dont les femmes font l'objet». Au seul mot de «jouissance», une nuée de romancières se précipite, Christine Angot en tête. «50 000 exemplaires, ce n'est tout de même pas n'importe quoi pour, je rappelle le titre, L'inceste.» Voilà dépassé, selon elle, le Truismes de Marie Darrieussecq, plantées là Mmes Laurens et Bernheim qui parlent couramment le «durassique, mâtiné de barbaracartlandien».
Les âmes romantico-morbides leur préféreront le sombre Olivier Rolin tandis que les joyeux drilles opteront pour les facéties de Frédéric Beigbeder, «le Paganini du comment vas-tu yau de poêle». Survient un plus gros gibier, Michel Houellebecq, dont la férocité a émoustillé le Tout-Paris. Intimidera-t-il notre professeur? Vous plaisantez. Sous la provocation, il décèle la prudence aux aguets. Peu importe que le tourisme sexuel exploite la misère s'il s'arrête pile au seuil de la pédophilie. Au passage, la revue Lire reçoit un léger coup de griffe. Bien qu'ayant été une des premières à dénoncer «l'extension au domaine de l'odieux», elle a offert Plateforme à ses abonnés, afin qu'ils jugent sur pièces le corps du délit.
Pourtant, si justifiée soit-elle, la sévérité du professeur Jourde risque d'avoir des effets paralysants. Qui oserait encore écrire sous un tel regard? Proust rougirait de sa préciosité, Malraux de son emphase et Céline de l'abus des points de suspension. Certaines grandes lessives risquent de noyer le bébé avec l'eau du bain. A nous d'ouvrir l'œil afin de ne pas prendre le premier tagueur venu pour un futur Rimbaud.
La littérature survit contre vents et marées médiatiques, il suffit de partir à sa recherche. Notre père Fouettard s'y emploie et distribue des bons points à ses favoris. Oserons-nous lui avouer que ses exécutions capitales nous amusent davantage et que le sang d'encre nous paraît fade après une débauche de sang frais? En outre, si l'on y regardait de près, ne lui découvrirait-on pas quelques péchés véniels? N'est-il pas l'auteur d'une dizaine d'ouvrages? Il doit bien y avoir une fausse note ici ou là. Allons-y voir, il ne demande que ça: que nous nous perdions dans les livres, c'est tout le malheur qu'il nous souhaite.Pierre Jourde, 47 ans*: il dénonce ce qu'il nomme, « la littérature à l'épate » des Christine Angot, Frédéric Beigbeder et autre Philippe Sollers.
Le vent de la révolte vient de province. Pierre Jourde est universitaire à Grenoble. Christian Authier, journaliste à Toulouse. Ils n'ont que faire des préjugés parisiens. Leur regard sur la littérature est décapant.
Le sauvageon des lettres La Littérature sans estomac Essai De Pierre Jourde.
C 'est une petite voix tombée de nulle part, de Grenoble pour être plus précis. Ce canton a donné à la littérature Stendhal, et Jean Prévost y a rédigé ses derniers textes. Est-ce pour cette raison que le vent de la résistance vient cette année de la montagne ?
De quoi s'agit-il ? D'un essai paru dans la plus grande discrétion à l'enseigne d'une maison au patronyme intriguant, L'esprit des péninsules. Le titre du livre dit assez que Julien Gracq n'est pas loin, ce que confirme la bibliographie de l'auteur, qui révèle des Géographies imaginaires éditées chez José Corti. A l'en croire, Pierre Jourde a beaucoup lu, étudié et médité Huysmans et Vialatte. Il prend la littérature au sérieux et le dit dans des revues telles que L'Atelier du roman, ou Hesperis qu'il dirige. Tout cela est excellent.
Passons sur la bande rouge du livre, cette pratique commerciale à vocation aguichante réservée d'ordinaire à ces «grandes maisons» qu'il vilipende, ainsi que sur le slogan « Jourde colère » qu'on croirait conçu par un publicitaire pigiste au Canard enchaîné ; venons-en plutôt aux faits.
Que dit-il de si grave ce Jourde que la presse s'empresse de réagir, parfois avec indignation, convoquant la morale et la raison pour faire taire l'importun ? Que l'édition française est passée à l'ère industrielle et commerciale sans se l'avouer. Que le livre est désormais un produit, avec sa cohorte de « techniques de vente » nommées effets d'annonce, publicité, plan média, etc. Que l'écrivain doit être - outre un virtuose de Word 6 - un bateleur tout-terrain à même de « faire savoir », à défaut de «savoir faire ». Le professeur Jourde nomme cela « la littérature à l'épate ». Ses promoteurs sont, selon les cas, exhibitionnistes, camelots, pubeux, bêtes de cirque.
A tout seigneur tout honneur, c'est au chef de produit de cette équipe de battants que Pierre Jourde réserve ses premières salves : Philippe Sollers. Le décryptage de la stratégie marketing est impeccable : analyse oies syllogismes, des contresens, des à-peu-près, à l'appui des citations du maître : « Une saison en enfer est un texte qui à mon avis n'a jamais vraiment été lu. » Et le verdict, lapidaire : « Sollers est un peu notre Catulle Mendès. Un écrivain de troisième ordre qui aura eu son importance dans la vie littéraire. Des érudits de la fin du XXI' siècle republieront certains de ses textes. On s'étonnera de la bassesse qui l'a entouré » Car, en même temps qu'il s'autorise une exégèse des lieux communs contenus dans Éloge de l'infini et autres recueils, c'est toute la dynamique de groupe Sollers que Jourde met à nu et avec elle le système des amis prescripteurs, vigilants à déjouer tout complot visant (au choix) la littérature, la liberté d'expression, les mœurs, leur grand homme : « Contrairement à ce que feint de croire Philippe Sollers, nous sommes libres dans la France du XXI' siècle de faire beaucoup de choses. Mais l'une des plus risquées est de critiquer Philippe Sollers », dit-il.
Christian Bobin en "ravi de la crèche"
Sociologue aigu des comportements métalittéraires, Pierre Jourde ne s'arrête pas en si bon chemin. Il scrute l'organigramme, repérant les acolytes, isolant les complicités... Face à un ennemi supérieur en nombre et en force, il varie ses coups. Il est la petite entreprise qui n'a pas peur de la grosse. Face à la plupart des derniers succès de vente - Angot, Beigbeder Jourde choisit l'antiphrase. II vaut mieux être prévenu quand on lit : «Par-dessus tout, Christine Angot est un style. » Et il le prouve en livrant en pâture quelques morceaux choisis de la dame : «Si je suis consciente que ma fille va me dire un jour est-ce que j'y pense, en êtes-vous consciente, ma fille, si j'en suis consciente. Science sans conscience N'est que ruine de l'âme. Science sans conscience. » […] l’analyse de l’œuvre d’Emmanuelle Bernheim ressemble à un titre de téléfilm en semaine : « Amour et pizza » ; Christian Bobin est à la même enseigne : « le ravi de la crèche ». En fait, on sent qu’ils ne sont pas de taille. […] Pour Michel Houellebecq […] ou Phlippe Delerm […] l’addition est à peine moins salée. Jourde serait enclin à l’indulgence si leur poids éditorial et médiatique n’avait introduit tant de malentendus.
Face à une telle charge, les arguments n’ont pas manqué pour discréditer ce monsieur Jourde qui mène une guerre du goût sans le savoir. On a ressorti du magasin les accessoires : « un critique hargneux est toujours un romancier stérile ». « S’il attaque les grands, c’est en raison de quelque amour déçu, de quelque rebuffade signée Galligrasseuil »
La question qui se pose est d’une tout autre nature. Pourquoi ce propos sonne-t-il si fort et si juste dans notre paysage littéraire ? La crise serait-elle si grave et la critique à ce point aphone que le propos de Pierre Jourde, vox clamans in deserto, résonne de façon assourdissante, lui qui a sûrement fait vœu de fréquenter la littérature sans tambour ni trompette, en bon Cincinnatus des lettres françaises.
Repères - Controverse
L'affectation littéraire à la Française
Fort bien venu, ce pamphlet littéraire pourrait, s'il ne subit pas un étouffement par la loi du silence, utilement contribuer à raviver une discussion éclairée sur la littérature. Car tout vif et ludique qu'il soit, l'auteur se tient sur plus de trois cents pages au registre de l'argumentation. Universitaire, l'auteur ne s'en laisse pas conter quand il s'agit de lire un texte et il aime le faire savoir. Il sait aussi écrire et construire un jugement. Il nous offre donc le plaisir de lire un démontage de l'emphase de ceux qui se proclament « grantécrivains.» et de la langue de bois de la critique littéraire :
L'éloge unanime sent le cimetière. La critique contemporaine est une anthologie d'oraisons funèbres.
Au passage, il fait aussi œuvre de critique en valorisant les questions, les écritures et les auteurs qui méritent notre attention.
En effet, l'originalité de ce livre, qui reprend en partie des articles déjà parus dans Critique, L'Atelier du roman ou encore La Nouvelle Revue française, est de proposer des éloges aussi bien que des critiques sans concession. Il ne s'agit pas de donner, en bout de course, quelques noms d'écrivains que l'auteur admire comme on le fait parfois pour se dédouaner de l'accusation de tout détester ou d'avoir choisi la facilité de la polémique par impuissance à proposer une réflexion plus positive et plus forte. Les deux versants de la critique, versant positif ou négatif, permettent d'approfondir les interrogations appelées par la situation actuelle de l'édition littéraire sans céder aux généralisations sur la décadence des lettres.
Tout n'est pas intéressant mais rien n'empêche de lire de bons auteurs. La comparaison permet en outre de rappeler qu'on ne peut préjuger de la qualité d'un texte ni en se fondant sur l'audience, ni sur le genre, ni sur le thème, ni sur le programme ou la théorie (qui attire d'ailleurs de moins en moins): c'est l'épreuve de la lecture qui vaut seule et c'est elle qui est exposée ici sans excès amis sans fard. En bref, et sans craindre l'oxymore, on dira que Pierre Jourde revendique une déontologie du pamphlet en affichant aussi bien ses préférences que sa méthode :
Qui juge doit se placer en position d'être jugé.
Sans verser dans la théorie du complot, l'auteur consacre un prélude, avant de parler directement des œuvres elles-mêmes, à la situation de la prescription littéraire, en particulier la critique littéraire de presse qu'on ne peut tenir pour complètement exempte de la confusion ambiante. Le Monde des livres est régulièrement interpellé à ce sujet2. L'admiration obligatoire et quelque peu encombrante des écrits de Philippe Sollers reste en effet un sujet d'étonnement, traité ici par l'humour. La complaisance avec laquelle l'éditeur et écrivain laisse célébrer son génie dans un organe dont il est « éditorialiste associé » serait un objet de divertissement presque hebdomadaire si l'on n'avait fini par se lasser de ce comique de répétition et si l'on ne parcourait d'un œil de plus en plus distrait et pressé les listes d'adjectifs ampoulés dont Pierre Jourde a courageusement reconstitué pour nous un répertoire choisi. Il emprunte d'ailleurs à Viviane Forrester, qui avait pieusement rempli son devoir d'admiration en avril 2001 à propos d'Éloge de l'infini (un recueil en grande partie composé d'articles publiés dans le même journal...), la formule de consécration qui définit Philippe Sollers : « Combattant majeur. » « Fatalement, observe placidement Pierre Jourde, tous les Conducators perdent le sens du réel. »
Le travail du faux-semblant
Mais le sujet de ce livre n'est pas de s'en prendre au monde des « gens-de-lettres », à l'indigence de la critique, aux petites histoires de l'édition ni de dresser une hiérarchie des auteurs — ce qui n'a jamais aidé à sortir de la morosité. Son propos est double. Il s'interroge tout d'abord sur les pouvoirs de l'écriture, à l'image d'Italo Calvino qui, rappelle-t-il, écrivait dans ses Leçons américaines : « La littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés » (p. 16). Il se demande ensuite comment l'écriture parvient, ou non, aux objectifs qu'elle s'assigne.
L'analyse des romans est faite à la fois d'une critique drôle, qui pastiche à merveille les poncifs de la critique littéraire, du démontage des facilités, du racolage, de l'affectation des auteurs comme Christine Angot, Frédéric Beigbeder, Marie Darrieusecq, Olivier Rolin, Camille Laurens, Jean-Philippe Toussaint, Philippe Delerm... (Pierre Jourde manie la citation avec un talent qui confine à la cruauté). Ces choix, dont on ne donne ici qu'un aperçu, seront sans doute discutés. Ils ont le mérite, au-delà de la polémique, de permettre des ouvertures sur l'envahissement du second degré (p. 98-99), sur la vogue du « lyrisme négligé » (p. 112), sur l'expression de l' « authenticité » (p. 197-198) ou sur l'esthétique du banal (p. 199) qui donnent leur vrai prix au travail de critique.
La construction du livre propose une typologie en trois temps. Il traite tout d'abord des auteurs à panache, qui se veulent flamboyants, qui jouent de l'emphase (Beigbeder, Rolin — c'est I'« écriture rouge »). Deuxième temps : la tendance minimaliste, l'« écriture blanche », reconnaissable à la syntaxe monotone et au vocabulaire plat (Emmanuelle Bernheim, Pascale Roze, qui pratiquent le « postdurassique »). Enfin, il observe l'« écriture écrue » (Eric Holder, Philippe Delerm...) de ceux que la NRF avait baptisé les « moins que rien ».
Écrue, comme les bons gros pulls tricotés qu'on met forcément pour aller cueillir des champignons ou allumer du feu dans la vieille cheminée. Petits objets du quotidien, gens de peu, prose poétique, effets stylistiquesdiscrets mais repérables (p. 33).
Pierre Jourde ne conteste nullement chacun de ces programmes esthétiques. Son travail consiste à poursuivre la prétérition. Il stigmatise les effets littéraires qui visent à « suggérer que [l'auteur] mène à bien un travail que son langage n'opère pas (p. 204). Ainsi écrit-il pour le programme des « moins que rien » :
Associerle banal et le cosmique peut donner des textes drôles et bouleversants. C'est ce que ne cessait de faire Vialatte dans ses chroniques. Les préoccupations les plus quotidiennes, jardinage, soin de beauté, y prenaient des dimensions métaphysiques. Mais les moins que rien, àpartir du même principe, inversent la démarche de Vialatte. Le cliché y devient une réponse toute faite, alors que Vialatte le prenait comme matière première, le travaillait jusqu'à le transformer en autre chose, une invention, une question (p. 199).
Le mérite de ce livre est donc de déplacer le débat des déclarations d'intention, sur lesquelles on peut toujours discuter abstraitement en pure perte, à l'observation de la mise en œuvre du projet littéraire. Le travail critique met en doute les effets d'annonces et relève les manies stylistiques (abus général des phrases nominales, usage précieux du pronom relatif...) ou les clichés.
Les facilités des uns et des autres sont tellement répétitives, y compris en poésie, que Pierre Jourde propose, comme un jeu, la création d'une « machine à poésie » qui servirait à produire du texte mécaniquement, et sans effort, grâce à la mise en application systématique de procédés rhétoriques relevés chez quelques poètes contemporains. Acontrario, la justesse d'Éric Chevillard ou I'« art idiot » de Valère Novarina sont les exemples les plus développés, à côté des références à Pierre Michon, Claude-Louis Combet ou Gérard Guégan, d'œuvres qui effectuent une esthétique au lieu de l'annoncer.
Qu'est-ce qu'une œuvre singulière ?
Telle serait donc l'ironie de l'histoire : les écrivains qui se croient foncièrement originaux ne dévoilent en fin de compte que leur narcissisme. Mais peut-on en dire plus sur cette question de la singularité ? Pierre Jourde nous prévient dès l'avant-propos :
Cette question de la singularité constitue l'horizon de valeur du discours tenu dans ce livre (p. 30).
Mais alors, comment critiquer la recherche de l'authentique au nom de la singularité ? C'est le malentendu de la singularité qu'il faut alors lever, ce qui est tenté en particulier à propos des livres d'Olivier Rolin :
Olivier Rolin se réclame d'Everything and nothing,texte dans lequel Borges fait le portrait de Shakespeare en inconnu banal. Pour Borges, la différence de Shakespeare — son génie —tient à ce qu'il était absolument semblable aux autres hommes (alors que tous les hommes restent englués de différences et de particularités). Autrement dit, être écrivain, c'est tenter de dépasser la différence pour devenir personne. Rolin glose en apparence correctement l'idée de Borges, mais en réalité, il la retourne subrepticement, en valorisant cette impersonnalité comme une particularitéde l'écrivain ou de l'intellectuel. Dès lors, tout est faussé, on en revient aux postures oratoires et au bavardage, l'impersonnalité devient « un trou où souffle un vent terrible », et l'écrivain est doté d'une nature, d'une étrangeté, il est un « errant essentiel » (p. 137).
La référence finale au travail critique de Jean-Pierre Richard, un des rares universitaires qui a consacré ses derniers essais à des écrivains contemporains, boucle in fine l'interrogation en explicitant la méthode critique de Jean-Pierre Richard :
Non pas, après coup, faire la grammaire d'un texte et en donner les lois de fonctionnement, mais bien souligner ce mouvement dans lequel une parole se rapporte à elle-même ; désigner, dans l'objet littéraire, un usage de la langue tel qu'il se rapproche de l'idéal d'une langue de personne, tel est, semble-t-il, le sens de l'entreprise critique de Jean-Pierre Richard. D'une part, le commentaire isole le texte dans sa singularité, en définit la saveur spéciale, en souligne d'autant plus les contours qu'il le fait voisiner avec des textes différents. D'autre part, il épuise cette singularité en l'étirant, il la neutralise (il la rend au silence en la redisant). Passant dans la voix la plus impersonnelle du critique, le texte se délivre. Alors en effet le terrain de lecture devient terrain neutre, espace de rencontre du sujet et du monde (p. 328).
1 - Même si l'on s'en prend nommément aux écrivains, on s'est donné ici une règle : dans la mesure du possible, ne s'attaquer qu'à ceux qui ont les moyens de se défendre, par leur succès, par les égards dont ils sont l'objet ou par le pouvoir dont ils disposent dans les maisons d'édition et les périodiques littéraires, p29
2. Voir notre dossier, « Une littérature sans critiques » Esprit, mars-avril 1993
Littérature, es-tu là? Littérature contemporaine et valeurs
N'ayons pas peur des mots.
Deux ouvrages au coude à coude sur les étals des libraires en septembre dernier, mois de la rentrée littéraire, deux essais polémiques et affûtés, drôles, très drôles, qui se proposent de " réagir à certaines perversions " (Jourde, p. 9) dans le monde des lettres et proposent tous les deux de juger sur pièces : l'un se réclame explicitement de l'essai pamphlétaire de Gracq (1950) et l'autre d'une rhétorique du défi. Néanmoins, à la différence de Gracq, à qui la littérature de son temps, celle que défend Sartre en particulier, monte à la gorge parce qu'elle est pleine, trop pleine d'une " métaphysique de la chaire ", la cible des deux ouvrages est une littérature du néant, c'est-à-dire un fantôme de littérature, une littérature de carton-pâte. Le premier texte de Jean-Philippe Domecq, " Critiques littéraires à la dérive ", qui voit là sa troisième publication après la revue Esprit en 1993 et Le Pari littéraire la même année, signale qu'on entre dans une longue histoire, celle d'un combat sur les valeurs artistiques engagé par l'auteur depuis une dizaine d'années, avec ses (inévitables ?) excès, ses stratégies et des motivations personnelles parfois trop visibles et pourtant pas toujours faciles à cerner. En partie pour ces raisons, le livre de Pierre Jourde est crédité d'emblée d'une plus grande rigueur et d'une efficacité plus immédiate, peut-être aussi parce qu'il se collette directement aux textes littéraires : les phrases de Christine Angot, Olivier Rolin, Jean-Philippe Toussaint, Christian Bobin, et bien d'autres sont convoquées à la barre et évaluées au terme d'explications de texte qu'il est difficile de ne pas trouver convaincantes. Jourde manie l'antiphrase et la parodie avec une maîtrise inspirée :
D'abord, l'inceste constitue un thème d'une nouveauté fulgurante. Le texte de Christine Angot tombe comme un aérolithe en flammes dans le confort ronronnant de notre culture. […] Le succès de L'Inceste était bel et bien imprévisible. ce fut un risque à assumer, et un vrai courage de la part de l'éditeur. Que d'aucuns n'aient pu supporter une telle provocation ne doit pas nous étonner. Notre société est pleine de tabous. Sexuels, surtout. Qui, dans notre monde corseté de respectabilité bourgeoise, a le courage de s'exhiber, nu, devant le public ? On ne voit ça nulle part. Même pas à la télévision. (70-71)
Ses compétences de stylisticien donnent lieu à une exploitation redoutable de la citation à propos notamment des images (illusionnistes, mal construites) sur lesquelles repose en partie le style de Philippe Delerm.
Cependant ce n'est pas sur la pertinence de ces lectures que nous voudrions mettre l'accent : se demander si oui ou non Jourde a raison de stigmatiser par exemple " l'enflure " de Rolin, c'est se condamner à refaire le travail. D'autant qu'il faudrait alors trancher entre un Echenoz auteur de " bulles des BD ", du côté de Domecq, et un Echenoz manipulateur désinvolte, représentant tout à fait digne de la " postmodernité " du côté de Jourde… Or la désinvolture, pour Domecq, est précisément symptôme verbal de l'imposture littéraire. L'un et l'autre invoquent d'ailleurs, en faveur ou à la décharge du convoqué, la même question du détournement des genres. À chacun de lire les démonstrations et de se faire son opinion. Et si l'ouvrage de Jourde peut faire date, ce n'est pas en ce qu'il tente de séparer le bon grain de l'ivraie : après enquête, ils se révèlent peu nombreux les lecteurs d'Angot ou de Veinstein qui accepteront les attaques de Jourde, car, dira-t-on, si Angot c'est sans conteste ça, ce n'est pas seulement ça : éternel problème du commentaire de morceaux choisis et du soupçon porté sur la citation. Et inversement, ce sont majoritairement les convaincus du " zéro absolu " de Pascale Roze ou de "l' affectation " de Truismes qui s'enthousiasmeront pour les pages de l'essayiste, jubilant de voir noir sur blanc leurs propres pensées si bien formulées.
Quelle que soit la puissance de conviction immédiate de tels essais en tant que guide de lecture pour le présent – dont il sera par ailleurs intéressant de juger dans les temps qui viennent –, c'est par leur démarche et ses soubassements que Jourde comme Domecq, malgré leurs différences d'approche, livrent là deux ouvrages essentiels. L'un et l'autre – quoiqu'ils fondent précisément leur prise de parole sur le constat d'une disparition du vrai débat critique au profit d'une pensée du " tout est sympathique " (Jourde, p. 24)– se placent dans un contexte de crise des valeurs esthétiques qui concerne l'ensemble de l'art contemporain. Si la controverse est plus apparente dans le domaine des arts plastiques dont Domecq est un infatigable acteur (cf. la bibliographie à la fin de ce compte-rendu), le domaine de la littérature contemporaine n'échappe pas, ne serait-ce qu'en coulisses, dans les discussions informelles et spontanées des lecteurs, à la question des critères de son évaluation. L'intérêt de ces deux ouvrages, au-delà des sympathies ou rejets inhérents au style ou au genre du projet et qui rendent délicate la tâche du compte-rendu, est à la fois de proposer une réflexion sur le contexte et les modalités du discours critique contemporain en littérature et, à un second (ou premier ?) niveau, une aventure critique particulière dotée de ses propres critères.
Critique de la critique
On peut souhaiter distinguer les deux ouvrages, il n'empêche qu'ils se rejoignent sur un point essentiel : le rôle fondamental et sans doute insuffisamment considéré de la presse et de la critique littéraire dans la constitution du champ littéraire (Gracq s'attaquait déjà aux institutions littéraires et aux médias, presse et télévision.) Plus que les auteurs ou même les éditeurs, c'est la production journalistique qui est mise en avant comme actrice principale. Domecq est le plus incisif sur ce point :
De qui dépend le commerce moderne des idées et des formes littéraires si ce n'est de ceux qui signalent les livres à l'attention des acheteurs potentiels : autrement dit les journalistes culturels ? On ne va jamais chercher la responsabilité de ce côté là, alors que c'est là qu'il y le moins de risque, les journalistes ayant tout de même beaucoup moins de contraintes que les éditeurs. (Domecq, 35)
Ce qui est mis en cause, directement chez Domecq, plus indirectement chez Jourde dans le choix même des auteurs convoqués – le seul point commun pourrait-on dire entre Emmanuelle Bernheim et Olivier Rolin, c'est d'être tous les deux consacrés par la critique comme " littérature exigeante " ou " littérature inventive " – , c'est le système de valeurs d'une institution critique.
Évaluer ou valider : le système Sollers
Les deux auteurs fustigent, dans le journalisme littéraire actuel, l'absence de critiques négatives et donc de véritable débat littéraire. Le champ littéraire est fondé sur un consensus, lui-même fondé sur une critique universellement " dithyrambique ". Pour Domecq, le journaliste littéraire élit un auteur qu'il défend ensuite afin de protéger son " investissement " symbolique initial. Dans une économie critique inflationniste, émettrice de fausse monnaie, la valeur littéraire, pour se maintenir, finit par se détacher des oeuvres elles-mêmes et le débat est escamoté. Le consensus et l'absence de critiques négatives mènent, toujours pour Domecq, mais également pour Jourde dans son " Avant-propos ", à un régime d'" intimidation culturelle " (la formule est de Domecq), où celui qui ose questionner le consensus, ses critères d'évaluation et donc la qualité des oeuvres qu'il encense, risque de paraître aigri ou réactionnaire. Les développements un peu longs, parenthétiques et souvent autobiographiques du texte de Domecq sur les différents formes de dictature imposées par le milieu littéraire mettent néanmoins en évidence que le jeu des valeurs, qui ne trouve plus à s'exercer sur l'oeuvre, s'exerce désormais sur l'individu qui se hasarde à critiquer : le monde des lettres reste prisonnier d'une idéologie mais qui n'a plus rien à voir avec le littéraire. Lorsque Gracq écrit son pamphlet La Littérature à l'estomac, le débat littéraire se fait encore, de manière visible, autour de définitions, certes idéologiques, de l'oeuvre littéraire : c'est toute la question de la littérature engagée. Il ne faudrait pas néanmoins croire que l'équation " réussite = compétence " que pose Domecq soit l'apanage du contemporain, c'est grâce à cette équation et la participation de Giraudoux à quelques coups médiatiques que Grasset lance sa maison. Aujourd'hui il semble qu'il n'y ait plus pour Domecq que des valeurs " psychosociales " appliquées non à l'oeuvre ni même à son auteur mais à son critique. La circularité du système de la production journalistique des valeurs littéraires ne supporterait pas les réfractaires.
Le symbole le plus visible de la circularité de ce système est, pour les deux auteurs, incontestablement Philippe Sollers. Si Jourde comme Domecq mettent au seuil de leur ouvrage une satire de Sollers – celle de Jourde est particulièrement inspirée –, c'est que son omniprésence de critique, écrivain, collaborateur du plus célèbre supplément littéraire, du plus célèbre comité éditorial et d'une revue non moins célèbre, illustre parfaitement la collusion des pouvoirs à l'origine de la confusion qui règne dans le domaine de la réception de la littérature. S'il y a très peu d'écrivains susceptibles de prendre de véritables responsabilités critiques, c'est selon Domecq, en raison de ce " corporatisme serré " qui fait que si les écrivains se mettaient " à parler de la littérature qui se produit, ils risqueraient de critiquer des collègues… " (96). On imagine mal effectivement quelqu'un comme Montherlant ou même Aragon – pour qui le corporatisme était, il est vrai, d'une autre sorte –, écrivains établis, se taire sur un de leurs contemporains par souci d'éviter les ennuis. Il n'est pas inutile non plus que le lecteur soit averti – et loin s'en faut qu'à distance des milieux littéraires tous les lecteurs le soient – des copinages et campagnes promotionnelles, éléments indispensables à la bonne compréhension d'énoncés étroitement dépendants de stratégies énonciatives pas toujours transparentes.
Une rhétorique du vide
Tout en dénonçant l'emprise du " clan Sollers-Savigneau " sur Le Monde des livres, c'est essentiellement sur la prose de Sollers, le " Combattant majeur ", que Jourde dirige son attaque, soulignant l'imposture de ce puissant acteur de la scène littéraire et éditoriale, qui se représente en " libérateur " et défenseurs des libertés, par les contradictions et la vacuité des propos de L'Éloge de l'infini. Et l'ensemble de l'ouvrage de Jourde démonte pièce par pièce, dans le métadiscours des écrivains accusés et de leurs thuriféraires, la confusion généralisée qui fait passer le creux pour du dépouillement et " la poétique de la bouillie " (75) pour un refus du style et des règles. Le triptyque de son tribunal, qui répartit chacun des accusés selon trois " teintes " stylistiques : l'écriture blanche, l'écriture rouge et l'écriture écrue, constitue à la fois une utilisation inversée, du point vue de la valeur, de la métaphore barthésienne (qui servait d'ailleurs d'intitulé à un récent colloque sur la littérature contemporaine) et un prolongement parodique de l'isotopie des couleurs (parodie qu'il continuera avec le jeu de mot facile mais par conséquent libérateur du " degré zéro " appliqué à Pascale Roze). Mais ce n'est pas tant Barthes qui est ici visé qu'une certaine utilisation du langage critique qui cache les mots sous les mots. C'est dans cette même perspective que Jourde s'attache à montrer que néo-romantisme et minimalisme sont des catégories sur lesquelles il est également nécessaire de porter le soupçon (citant à ce propos René Girard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque) puisque le style d'Olivier Rolin somme toute– si l'on y regarde de près, texte à l'appui – n'est pas si loin de celui d'Eric Holder.
Du côté de Domecq, l'attaque contre Sollers manque un peu de poids, mais c'est, comme Jourde, à une rhétorique qui tourne à vide, journalistique celle-là, qu'est consacré le texte de 1993 qui ouvre le recueil. L'attaque à valeur d'exemple du discours critique de Lepape sur Echenoz dans le Monde des livres (28 août 1992) énumère les différents symptômes d'une rhétorique indigente: le tour d'esprit qui consiste " à émettre une appréciation par simple réplique à l'objection " (Domecq, 49) : " ça a l'air d'être des défilés d'images mais puisque ça en a l'air, ça n'en est pas " (57) ; l'invocation de l'ère du soupçon et de la fin de la croyance en l'écriture comme ordre pour justifier une prose incertaine (cf. Jourde supra), et la liaison simpliste entre la prétendue mort des idéologies (autre idéologie) et l'absence de vraie pensée ou de construction de sens ; la tactique de l'écrivain en " découvreur ", dont l'oeuvre marque un " tournant ", un " événement littéraire ", tactique qui congédie, alors même qu'elle l'invoque, l'histoire de la littérature et qui va souvent de pair avec son inverse, la convocation des " grands ": " il y a bien amnésie volontaire, césure forcée chez ceux qui n'hésitent pas à comparer tels chefs-d'oeuvre automnaux à Dante, Balzac, Faulkner ou Céline ". Dernier Inventaire avant liquidation de Frédéric Beigbeder que Jourde qualifie de " critique de l'Idiot universel " participe de cette entreprise paradoxale de convocation-congédiation que le titre proclame d'ailleurs sans vergogne (cf. Domecq, 14).
Critères de la critique
Nous interdire de dire ce qui n'est pas littérature ? C'est là-dessus que joue l'incompétence : profitant de ce que nul ne peut dire ce que doit être la littérature, elle interdit qu'on dise que ce qu'elle traite comme telle n'en est pas. (Domecq, 39).
C'est précisément cette question des critères d'évaluation et de définition du littéraire que Jourde, à son tour critique, va mettre à l'épreuve de dix-sept écrivains contemporains. En effet, si " la littérature elle-même, le fait d'être écrivain ne constitue pas une valeur " (Jourde, 31), si " la valeur d'un écrivain se mesure au sentiment qui l'habite de l'absence de valeurs ", la critique reste une entreprise d'évaluation, et c'est bien ce que fait Jourde dans cette phrase en proposant son instrument de mesure de l'écrivain véritable.
Le consensus et l'authentique
Les écrivains de l'esthétique du " moins que rien ", du " pas grand chose " ceux de " L'écriture écrue " sont coupables pour Jourde d'abdication devant leur mission collective d'écrivains. Car Jourde montre que cette authenticité modeste de l'ordinaire, qui fonde la démarche d'un Eric Holder, d'un Pierre Autin-Grenier dans l'idée d'une communauté des expériences individuelles, est une imposture qui s'éloigne, en en prenant le masque, de toute relation à la vérité. Le lien entre le singulier et le collectif se fait non dans la problématisation du singulier, le travail de l'autre et de la désappropriation au sein du même, travail que Jourde a contrario salue chez Eric Chevillard et même chez Michel Houellebecq, mais dans la confirmation d'une connivence de surface autour de poncifs bien choisis. Or, le " Monsieur Tout-le-monde " tel que le décrit Eric Chevillard dans un entretien devrait apparaître comme un personnage hautement problématique, une figure certes littéraire mais parce que complexe et problématique. Mais la reconnaissance est le principe qui gère la réception de " cette littérature de confort " et on est loin de l'esthétique bretonienne de la reconnaissance comme découverte de contrées mentales perdues, et au plus près de celle mal comprise du miroir de Stendhal, miroir promené sur toutes les routes de l'immédiat des magazines : " le lecteur n'en revient pas de retrouver ses derniers mots et objets quotidiens, ses tics et tendances du moment n'avaient pas encore trouvé leur romanesque " (Domecq, 23, nous soulignons). Car précisément la vérité en littérature, si vérité il y a, réside dans la capacité d'un texte à " conjurer les automatismes et les modes d'inconscience de la représentation " (Jourde, 35). Même illusion d'être au plus près du réel dans l'argument qui vise à justifier cette littéraire consensuelle comme représentative, comme " littérature d'aujourd'hui ": " […], oui leur littérature est d'aujourd'hui mais toute littérature conservatrice le fut " (Domecq, 46).
La littérature et les valeurs
Le second axe de la pensée de Jourde, très lié à ce que nous venons de voir, est celui du rapport de la littérature et des valeurs : c'est dans le rapport qu'un texte entretient avec les valeurs que se détermine sa propre qualité. " L'art ne véhicule rien du tout. Il dispose une case vide grâce à laquelle nos ordres établis et nos systèmes encombrés trouvent la possibilité d'un jeu, de disposition nouvelles " (Jourde 31). Au contraire de cette définition :
[…] le minimalisme et le néo-romantisme de Rolin partent d'une même certitude : toute valeur repose dans le particulier. Pour atteindre le gisement, minimalistes et lyriques creusent dans deux directions opposées : les premiers vers l'infiniment petits (cette courgette est merveilleuse parce qu'elle est cette courgette) [chez Jourde la littérature sans estomac affiche une prédilection pour les fruits et légumes] les seconds vers l'infiniment grand (par quelles clameurs d'ouragan pourrais-je dire l'indicible de cette passion semblable à nulle autre ?) (Jourde, 129)
En ce sens, les écritures d'un Olivier Rolin et d'un Eric Holder se valent parce qu'elles se fondent sur la proclamation de "la singularité" comme valeur": ce n'est pas la "singularité" elle-même qui est en cause mais cette impérialisme qui ouvre et ferme en même temps le texte sur des en-soi déterminés a priori. A l'opposé, l'écrivain digne de ce nom " problématis[e] la valeur et la particularité, au lieu de tirer celle-là de celle-ci " (idem). On voit bien alors comment la réception de la littérature est victime non d'une absence de valeur mais d'une confusion de valeurs, où l'authentique (on aurait envie de souligner que par une curieuse extension du signifié au signe lui-même, parler d'authentique évacue tout soupçon d'inauthenticité) cautionne une littérature narcissique et satisfaite : "ces dimanche nous savons bien où nous sommes et qui nous sommes" écrit Jourde citant Eric Holder. (202). Narcissisme qui se manifeste aussi par une littérature qui s'affiche comme telle, une littérature " image de littérature " et non " acte littéraire ", (Jourde, 205), une littérature de " signes du fait qu'on est en littérature " écrit Jourde à propos de Marie Redonnet (162), une littérature où l'ironie, figure essentielle du discours littéraire, est remplacée par une posture d'" auto-ironie " (Jourde, 128) qui n'en est que la grimace et le signe de l'absence.
Responsabilité des lecteurs
Ces deux textes, en définitive, mettent en évidence une chose essentielle : on ne peut pas se passer de valeurs. Tant qu'il restera un discours critique sur les oeuvres, un système de valeurs se mettra inévitablement en place. Dire que le discours sur la littérature contemporaine doit et/ou peut échapper aux valeurs est une illusion. Le lecteur se trouve dans un univers de valeurs, qu'il le veuille ou non. Or " le système qui conduit à faire passer un produit pour de la littérature de qualité engendre une esthétique " (Jourde, 15). Le goût, critère souvent invoqué à propos de la valeur de tel ou tel texte, est-il réellement libre ? Et l'université a un rôle dans cette histoire car elle constitue une caution sinon marchande du moins d'estime : elle donne aux textes ce label " littéraire " qui est la caractéristique des auteurs analysés par Jourde. L'université peut à bon droit croire ne pas entrer dans une logique des valeurs quand elle étudie tel ou tel écrivain mais au contraire simplement accueillir, sans préjugés d'un autre temps, la nouveauté. Difficile cependant de voir où commence le véritable travail critique – à l'université comme ailleurs il faudrait se demander si l' on estime qu'une critique négative est du temps perdu (Jourde, 24)– et où commence l'entrée dans un travail de cautionnement d'un investissement individuel ou collectif. Parce que le travail sur la littérature contemporaine engage la création de valeurs, il est travail engagé et responsable. C'est ce sentiment de responsabilité et une foi contagieuse dans le pouvoir des mots que Jourde reconnaît comme moteur de son livre :
Tout texte modifie le monde. Cela diffuse des mots, des représentations. Cela si peu que ce soit nous change. Des textes factices, des phrases sans probité, des romans stupides ne restent pas enfermés dans leur cadre de papier. Ils infectent la réalité. Cela appelle un antidote verbal.(26)
Au-delà de l'application de l'infamante étiquette de mystification littéraire à tel ou tel texte en particulier, la possibilité même de l'idée d'imposture mérite d'être retenue. Que certains jugent que Sollers et Echenoz, Bernheim et Darrieussecq (d'ailleurs uniquement convoquée par Jourde pour Truismes – alors que le dernier Houellebecq figure en bonne place dans l'ouvrage – mais il est vrai que ce fut là son seul grand succès), ce n'est pas tout à fait la même chose, est une autre histoire. Ces deux ouvrages ont le mérite de faire sortir le débat des tirages confidentiels de revue et de le livrer au grand jour, et peut-être de fournir quelques armes à ceux qui n'ont pas peur d'affronter les textes. Qui s'en plaindrait ?
[…]
La vie continue. Certes. Sous les traits d'un solide garçon que je n'imaginais pas si jeune après la lecture que je venais de faire de son pamphlet, La Littérature sans estomac.
Je ne lui demande pas s'il a pensé à La Littérature à l'estomac de Julien Gracq qui mit en émoi le Landerneau littéraire en l'an 50 du siècle dernier. Cela va de soi. Quoique le propos ne soit pas tout à fait le même. C'est bien pourtant de littérature, ou de mœurs littéraires qu'ils parlent tous deux. Et d'une sorte de devoir de la défendre contre ses ennemis, tous ses ennemis : le public qui se précipite d'instinct sur le faux semblant, l'éditeur à l'affût du fait divers, l'auteur qui fournit ce qu'on lui demande ou qu'on lui suggère, en passant par les média, fabricants de stars à la petite semaine.
Pierre Jourde, puisqu'il s'agit de lui, est professeur à Grenoble. Il a bien publié quelques ouvrages, mais chez Champion ou José Corti, qui l'ont mis à l'abri du milieu littéraire. Il peut donc être franc du collier, et laissant de côté la littérature de consommation, analyser « le système qui consiste à faire passer un produit pour de la littérature de qualité... » Car, étant donné la valeur symbolique (tiens ! on retrouve Bourdieu), que tout un chacun accorde à la littérature, à la fonction d'écrivain, c'est bien de cela qu'il s'agit : faire croire à l'acheteur de livres (qui n'est pas toujours un lecteur) qu'il va devenir actionnaire de ce capital symbolique qui le hausse au-dessus de lui-même : en place de littérature lui fournir une image de la littérature ». A cette manipulation toute la profession s'emploie. La récompense est le prix de fin d'année.
« Le paysage littéraire est devenu incertain écrit Jourde. On ne parle plus de théorie littéraire et loin est le temps de ces « professeurs » qui, frais sortis de Normal' Sup'. régentaient les lettres, fustigés par Julien Gracq, qui, en 1950, n'avait pas encore vu le pire (ou le plus étonnant) : Tel Quel, la disparition de l'auteur à travers Structuralisme, Linguistique et Nouveau Roman. Heureux temps malgré tout : la Littérature, ou le Roman, ou la Poésie, ou la Critique faisaient problème comme on dit. Aujourd'hui on appelle « roman » n'importe quel texte, plutôt mal écrit, voire matériellement illisible, qu'uni marketing très au point déclare « vécu », authentique », « très humain », pourvu qu'il comporte sa dose de confidences à base d'intimité viscérale.
En bon polémiste, l'auteur cite des noms. Ils sont plus ou moins bien choisis. Et citation ne fait pas toujours preuve. Laissons-le s'amuser, et nous amuser, avec ses partitions d'« écriture blanche », (les diseurs de rien ou de n'importe quoi), d'« écriture rouge » (le genre lyrique plus ou moins échevelé), d'« écriture écrue » (l'objet authentique et la philosophie de comptoir). Pour tous les goûts en somme, y compris pour les amateurs du « genre louche » qu'incarnerait Michel Houellebecq. Plus Pierre Jourde frappe fort plus on éprouve à le lire de jouissance malsaine. Comme je ne peux pas admettre que je possède une vraiment sale nature, je porte ce plaisir au profit du polémiste. Il doit y avoir de l'un et de l'autre.
Et la critique dans tout cela ? Ne parlons pas des absents. Pour ma part j'en vois un, ces dernières années : Angelo Rinaldi dont je ne partage pas tous les goûts, tant s'en faut, qui n'a jamais craint de dire clairement et ouvertement ce qu'il pensait des uns et des autres, non en visant les personnes, comme on faisait avec entrain au XIXe siècle, mais leurs ouvrages, leurs créations quand elles postulent la qualité de « littéraires ». Il est malheureusement entré à l'Académie française.
Il fallait bien, également, que les média en prennent pour leur grade. Le Monde des Livres emporte la palme. Il la mérite. Mais Le Monde, même au temps de ses grands feuilletonnistes. Robert Kemp ou Émile Henriot, n'a jamais fait bouger d'un pouce l'évolution des genres littéraires en France, et il est un peu injuste de faire porter le chapeau de Sollers à toute une rédaction. Quand Viviane Forrester exalte un ouvrage de l'« associé à la rédaction du Monde » dans les colonnes de ce même journal, elle n'est ni méprisable comme le laisse entendre Pierre Jourde, ni ridicule comme nous pourrions le penser : elle célèbre ce qu'elle aime et, en l'occurrence, elle montre un vrai courage.
Pourquoi La Quinzaine n'aurait-elle pas son paquet ? Elle n'est pas nommée, mais je ne voudrais pas la reconnaître à ces lignes : « ...On estime en général qu'une critique négative est du temps perdu. Il conviendrait de ne parler que des textes qui en valent la peine. Cette idée, indéfiniment ressassée, tout en dominant bonne conscience, masque souvent deux comportements : soit tout bonnement l'ordinaire lâcheté d'un monde intellectuel où l'on préfère éviter les ennuis, où l'on ne prend de risque que si l'on attend un quelconque bénéfice... Faut-il parler de littérature en se gardant de la fureur ? Si on l'admet, il faut alors aussi admettre qu'il ne s'agit plus d'amour, mais plutôt de l'affection qu'on porte au souvenir' d'une vieille parente. »
J'ai sollicité la collaboration de Pierre Jourde à La Quinzaine. Il n'a pas dit non.
Le hic, avec les polémistes, est qu'on ne sait pas vraiment ce qu'ils ont derrière la tète. Celui-ci est enseignant et je ne pense pas qu'il veuille se faire une place dans le milieu littéraire, l'effet de boomerang lui serait fatal. Je le soupçonne d'avoir flirté avec la philosophie et je pense qu'il a pratiqué Bourdieu, mais de concepts il est avare. Et de quels concepts relèverait la littérature ? Il parle pour lui-même, mais que vise-t-il, quel est, dirons les bons esprits, son « projet » ?
Je vais à la pêche. Voici ce que je rapporte, en vrac :
- « Lire un livre est avant tout une expérience d'intimité profonde. L'espace de quelques heures, quelqu'un m'entretient en privé. Il ne me parle pas principes, !nais choses singulières, êtres de chair, sensations secrètes... La littérature n'échappe aucunement aux généralités, mais ce serait lin faire perdre tout sens que d'oublier qu'elle est, de tous les usages du langage, celui qui s'efforce vers le singulier. »
- « Un écrivain au plein sens du terme se reconnaît au fait qu'il ne correspond à aucune position trop claire. Pour lui, rien n'est tenable. C'est pour cela qu'il cherche à disparaître dans les mots. »
- Écrire consiste à ouvrir. L'art ne "véhicule" rien du tout. Il dispose une case vide grâce à laquelle nos ordres établis et nos systèmes encombrés trouvent la possibilité d'un jeu, de dispositions nouvelles. »
- « ...Car pour ce qui est du réel, dans la vie, la plupart du temps !toits n'y sommes pas. Nous vivons de rêves. Écrire consiste à rêver avec une intensité telle que nous parvenions à arracher au monde un morceau. »
Pour terminer, le grand secret, il fallait qu'il fût dit, et bien dit: Écrire ne « consiste pas à reproduire le réel, mais à le faire advenir ».
Non à reproduire le réel, mais à le faire advenir. A le faire advenir.
A bientôt, Pierre Jourde !
INATTENDU...
Enfin un vrai pamphlet et de la meilleure veine ! Dieu que j'ai ri ! Une vraie et grande joie ! Le pamphlet n'existait plus. On ne pouvait que se souvenir des grandes écritures pamphlétaires : Léon Bloy, Georges Bernanos, Léon Daudet. Terribles coups de foudre, jusqu'à l'injustice, la fureur décapante !
Ici, aucune méchanceté, aucune fureur, mais un regard décapant, suant même et salutaire. « Oh, que salubre est le vent ! » comme eût dit Rimbaud. Toute la médiocrité d'une certaine littérature est démasquée, dénoncée, réduite à ce qu'elle est... médiocre (ce qu'est, d'ailleurs, notre époque) ! « La littérature sans estomac » fait réponse ou peut-être pièce à « La littérature à l'estomac » de Julien Gracq.
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Ah, ça bagarre et ça met K.O. ! C'est toute la notion de culture qui est en cause par cette critique, dans le fond très généreuse. La démocratisation (?) de la culture est une sombre plaisanterie, car elle n'offre pas la littérature, mais son image. Appelons-la, grâce à l'auteur en question : la littérature blanche. Ah, le blanc ! quels délices... et quels ravages ! Littérature du seul signifiant, du signifiant zéro, bien entendu. Cela fonctionne jusqu'à l'extrêmement petit du fonctionnement : le minimalisme.
Fonction, jubilation, inconscient au besoin : tels sont nos singes écrivants et singes parleurs que vise l'auteur du pamphlet.
La culture devient produit culturel... Peut-être, ici, l'auteur oublie-t-il de stigmatiser l'économisme de cette culture. La littérature est un produit de culture... parce que l'homme lui-même est un produit... qui produit. Ainsi, la bourgeoisie de gauche révèle-t-elle sa mauvaise conscience marxiste. Elle se dédouane de ses origines bourgeoises (la possession et ses marchés) en faisant valoir un marxisme honteux (la production). Cela fonctionne !... En fait : réalisme du signe. Il ne s'agit alors que de « document » — littérature de document... de cliché et de clichés. Des mots sans leur histoire sémantique et, comme dit l'auteur, des « mots tellement oublieux d'eux-mêmes qu'ils se prennent pour des choses » (p. 33). Survient une définition de la littérature, juste et, dans le fond, prestigieuse (p. 34).
Ainsi allait l'Avant-propos où un certain Philippe Sollers était déjà épinglé.
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Vient le Prélude. L'organe officiel du combattant Majeur : Le Monde des livres et Philippe Sollers. Alors là, on nage... de plaisir... Je renvoie à tous les paragraphes démolisseurs. Le tir est précis et achève la bête ! Philippe Sollers devient le combattant majeur d'un organe officiel, Le Monde en son entier, et pas seulement Le Monde des Lettres. Car Le Monde est responsable du Monde des Lettres. Serait-ce le même esprit, en fait ? Je le crois. Les critiques de musique, de théâtre, etc. sont de la même eau (sale). La boursouflure n'atteint pas seulement Sollers, mais tout le feuilleton et tout le journal. Là, c'est moi qui dérive, et tout à fait délibérément.
Pierre Jourde dit que Philippe Sollers est bien notre Catelle Mendes ; j'ajouterai, plutôt Marcel Prévost. Cette littérature priapique veut se garantir d'un Eros de liberté, en fait assujettissant. Je ne parle pas de Josyane Savigneau, la grande prêtresse des feuillets littéraires du Monde, muse sans vénusté.
Suivent alors des études hilarantes sur Christine Angot, Frédéric Beigbeder, Marie Darrieusecq, Olivier Rolin... Je ne connais pas ces auteurs. Je suis garanti par ces critiques pour ne pas les lire. Mais il faut lire ces critiques, fluides, drôlatiques, infiniment talentueuses et, dans le fond, pas méchantes du tout.
Toujours le blanc... (avec le blanc, j'ai la littérature la plus propre du monde ! me permettrai-je d'écrire, suivant en cela lourde, qui m'a donné ici un peu de talent). L'ensemble de ces critiques s'intitule : « L'écriture rouge ». Je relève (p. 129) cette phrase forte : « Les vrais écrivains problématisent la valeur et la particularité, au lieu de tirer celle-là de celle-ci. »
« Voilà, c'est tout ! » (appendice à Olivier Rolin)... C'est ce que dit notre littérature blanche et minimaliste. Voilà, c'est tout l'académisme contemporain !
Interlude suit : là aussi, j'ai beaucoup ri. Surtout quand Jourde évoque la littérature « durassique ». Ah oui, Marguerite Duras a beaucoup essaimé... car c'est là où il faut en venir ! Duras n'écritNovarinaromans de gare. Ça, c'est moi qui le dis ; en effet, sans Duras il n'y aurait pas de durassique.
Et on en vient à l'Écriture blanche. Littérature pervertie, certes, d'épuisement, certes encore, mais, je crois, annonçant le pire, car issue du pire (nazisme et marxisme appliqués). Cette littérature dite démocratique annonce un futur totalitaire, certainement différent de ce que nous avons connu. Je cite l'auteur : les « romancules... rencontrent un certain succès critique en raison même de leur vacuité ». Décombres des valeurs après la mort de Dieu ? Peut-être, mais certainement mort de l'homme après la mort de Dieu. L'homme sans personne et... en fonction de signifiant !
Nos écrivains cités croient au style, mais déjà Céline, n'est-ce pas ? La petite musique... du style. A quel pilori le style ne cloue-t-il pas la plume de ces gens « de » lettres et petits marquis ?
Le chapitre « Il est beau qui qui » approche le divin ressort de la jubilation. Oui, nous séjournons dans le décoratif et le commentaire. Machine à langage, machine à poésie, toujours machine — mécanisme sans finalité.
Quelle horrible anti-poésie est citée dans ce paragraphe ! Pensons à Reverdy, qui souhaitait que la métaphore devait joindre les objets les plus éloignés, alors que nos poètes (?) vaticinent sur « Du moment que ça ne se peut pas, c'est bon.»
De même le « Poisson soluble » des surréalistes, qui ne se peut pas, devient bon, alors que toute la lumière du langage s'est perdue, s'en est allée.
Suit un grand paragraphe, L'écriture écrue, et une interlude sur Michel Houellebecq. Oui, démocratisation ou parade du Démon ! L'écrivain, qui s'exprime comme le premier venu, devient alors le chantre du collectif. « Il resserre le lien collectif autour de quelques vérités premières » (p. 200). Je n'ai jamais, quant à moi, réussi à lire Houellebecq jusqu'au bout. Tant de médiocrité, vulgaire, sans ton, sans le ton fondamental qui fait un écrivain. Mais Jourde, lui, est plus offrant, plus précis, plus juste certainement. Il finit son article par cette phrase : « Dépassement ou simple entreprise de blanchiment ? Je n'ai pas la réponse. » Je ne peux continuer, pas à pas. Ce serait injuste vis-à-vis de cet essai si remarquable.
Je veux ajouter une réflexion personnelle au sujet de Valère Novarina. J'ai été le premier à monter Novarina (« Le babil des classes dangereuses »), à Beaubourg. Je l'avais choisi après avoir monté des extraits de Finnegan's wake dans la traduction d'André du Bouchet. Je me suis poussé à refaire une seconde tentative. Je n'y croyais qu'à moitié, mais enfin, j'ai répondu à la commande. Après l'avoir monté et joué, j'ai été très déçu. C'est du fabriqué. Les schizophrènes font mieux. Au moins, ils ne se prennent pas pour guéris. Novarina ne sera jamais Gombrowicz. Oui, l'acteur disparaît dans Novarina. Mais c'est voulu, c'est atteint. Et les critiques marchent, et les journaux dits de gauche foncent, et les philosophes et les psychanalystes galopent.
Le chapitre sur Éric Chevillard est le plus solide, le plus fort dans la réflexion. Il quitte la critique bouffonne et bienheureuse pour la réflexion quasi philosophique. Il y est écrit, et c'est admirable : « Si le rien pris comme valeur perd toute sa force révélatrice, la littérature est condamnée à se sacrifier à son propre travail. » Eh oui, le néant — et le rien —, c'est quelque chose, mais nous n'avons pas de relation avec lui.
L'auteur va dire (p. 310) : « Le narcissisme absolu se perd dans la dissolution des identités. » Il faudrait que les psychanalystes réfléchissent à cela..., encore que Freud dit cette aventure à propos du rêve au sein du narcissisme absolu du sommeil.
Oui, Jourde a raison, « la pure stratégie rhétorique devient apprentissage de la dépossession ». Je ne cesse de répéter cela aux acteurs. Il n'y a pas d'esthétisme, d'esthétique, sans éthique, sans valeur. Un artiste ne fait pas tout, ne montre pas tout. Un acteur ne joue pas tout, mais sa grandeur éthique est de montrer que ce qu'il ne peut dire, exprimer (dans Hamlet, par exemple), il l'a mis de côté. Il n'explique pas son rôle, il n'a rien à expliquer. Il ne joue que ce qui se partage, ce qu'il peut donner en partage, mais il dit en sous-main qu'il y a beaucoup d'autres choses qu'il ne dit pas parce qu'il n'en a pas les moyens.
Le livre se termine, en fin de compte, sur un relatif éloge de Jean-Pierre Richard.
Manque d'être est devenu, avec notre littérature de consomption, manque à être. Cette dépossession volontaire, affirmée mais non assumée, est catasémique et perditrice. Alors, je pose la question, à cet auteur que je ne connais pas: quand reverrons-nous cette rencontre du sujet et du monde ?
Bravo Pierre Jourde, on attendait cela ! cet inattendu !
